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4 août 2011 4 04 /08 /août /2011 23:06

 safarli 16  

La tombe de l'Imam Rezâ à Mashhad.

 

 

Une question de succession fonde la spiritualité chiite. En 11/632, le Prophète Muhammad meurt à La Mecque, sans héritier mâle, et sans avoir donné d’indications claires à propos de sa succession à la tête de la jeune communauté musulmane. Une majorité de croyants élit alors Abu Bakr comme calife, mais une minorité considéra que seul Alî b. Abî Tâlib pouvait être le digne chef spirituel de la communauté : cousin du Prophète, converti de la première heure, il avait en effet épousé la fille de Muhammad, Fatima. Alî ne sera finalement que le quatrième des quatre califes, après Abu Bakr, Umar et Uthman, mais pour ceux que l’on va appeler les « chiites » (de shi’a, « partisan »), Alî n’est pas le dernier des califes, mais le premier des Imams, véritables héritiers spirituels du Prophète. Dans un contexte troublé et tendu, Alî devient calife en 35/656, et son court règne, éclairé et courageux, est une suite incessante de luttes et de batailles. Il est assassiné en 40/661 à Kufa (Irak), puis enterré dans le lieu proche de Nadjaf. À sa mort, le monde musulman est irrémédiablement déchiré par des divisions politiques et des divergences religieuses. À Damas s’est installée la première dynastie royale de l’histoire musulmane, les Omeyyades, renversés en 132/750 par les Abbassides, fondateurs d’une nouvelle capitale du monde musulman, Bagdad. Alî laisse deux fils, Hassan et Hosseyn, qui deviendront les IIe Imam et IIIe Imams. Mort en 49/669, Hassan renonça à l’exercice du pouvoir en faveur du calife Mu‘âwiya, qui fonda la dynastie omeyyade. Hosseyn refusa de faire allégeance au successeur de Mu‘âwiya (Yazid Ier), et fut massacré avec ses compagnons, par les troupes omeyyades, en 61/680 à Kerbala (Irak) : cet événement (le jour d’Âshurâ) est toujours commémoré rituellement par les chiites, notamment par une théâtralisation rituelle du drame. 

 

Brooklyn_Museum_-_Battle_of_Karbala_-_Abbas_Al-Musavi_-_ove.jpg

 La bataille de Kerbala. Peinture qâdjâre.

  

 Après Hosseyn, huit autre Imams se succédèrent de père en fils: ‘Alî Zayn al-‘Âbidîn (IVe Imam, mort en 92/711ou 95/714), Muhammad al-Bâqir (Ve Imam, mort vers 119/737), Dja‘far al-Sâdiq (VIe Imam, mort en 148/765), l’un des plus grands savants de son temps, Musâ al-Kâzim (VIIe Imam, mort en 183/799), Alî al-Rezâ (VIIIe Imam, mort en 203/818), Muhammad al-Taqî (IXe Imam, mort en 220/835), ‘Alî al-Naqî (Xe Imam, mort en 254/868), al-Hassan b. ‘Alî al-‘Askarî (XIe Imam, mort en 260/874). Le douzième Imam, Muhammad b. al-Hassan al-‘Askarî, appelé le « Mahdî », connut un destin particulier. Il disparut mystérieusement alors qu’il était enfant, en 260/874, tout en communiquant avec la communauté chiite par l’intermédiaire de quatre représentants ; puis en 329/941, il disparut complétement – c’est sa « Grande Occultation » –, et selon les traditions chiites, il reviendra à la fin des temps pour restaurer la connaissance et la justice dans un monde obscur et perdu.

À l’origine, le chiisme est une doctrine spirituelle et une imamologie, fortement teintées de mystique et d’ésotérisme. Au cours du temps, et notamment à l’époque safavide, il connut des codifications philosophiques et juridiques plus ou moins complexes et diversifiées, et sa doctrine devint la spécialité d’un clergé structuré de mollâ. Pour les chiites, les Imams ne furent pas seulement des guides spirituels, des maîtres en théologie et en science ésotérique, ils sont également, invisibles et immuables, des intermédiaires intimes et secrets entre Dieu et les hommes. À un point de vue métaphysique, ils sont comme autant de faces de Dieu tournées vers le monde et les hommes ; ils sont les intermédiaires de la connaissance de Dieu, les voies et les organes par lesquels les croyants sont investis d’une connaissance et d’une spiritualité qui les purifient et les rendent, à mesure de leur être, plus intimes de la Divinité. La relation spirituelle avec les Imams constitue de fait le cœur de la foi chiite, et elle explique l’importance des pèlerinages aux tombeaux des Imams, en particuliers à ceux de Alî à Nadjaf, de Hosseyn à Kerbala et de Rezâ à Mashhad. Le Prophète Muhammad avait interdit le culte des morts et les tombes somptueuses, mais dès les premiers siècles de l’islam des mausolées furent édifiés pour les saints et les grands personnages. Le chiisme a largement contribué au développement des lieux de pèlerinage, car la tombe d’un Imam, ou la sépulture de l’un de ses descendants (les Imamzâdeh), est un lieu privilégié pour entrer en contact avec leur présence spirituelle et, à travers elle, avec Dieu. Vénéré à Mashhad par plusieurs millions de pèlerins chaque année, le mausolée de l’Imam Rezâ doit sa popularité à au moins deux faits : il est le seul Imam enterré en Iran (les autres Imams sont enterrés soit en Irak, soit dans la Péninsule arabique), et il est enterré dans un pays devenu la patrie protégée du chiisme duodécimain depuis le Xe/XVIe siècle.

L’Imam Alî al-Rezâ est le fils du VIIe Imam, Imam Musâ al-Kâzim, mort en prison à Bagdad en 183/799, et d’une esclave, d’origine sans doute nubienne. Il est né à Médine en 148/765, plus probablement en 151/768 ou 153/770, peut-être même en 159/775-76. Héritant la fonction d’Imam, il vécut sa jeunesse à Médine. Fidèle transmetteur des traditions de son père, il émit des fatwa (des avis de droit) dans la mosquée de la ville et écrivit plusieurs petits traités, notamment un texte sur les remèdes et la santé (Al-Resâlat al-dahabîya) et un recueil de hadiths (Sahîfat al-Rezâ). Comme pour les autres Imams, la littérature chiite lui attribue des miracles et des facultés extraordinaires, tels que la prévision des événements futurs, l’interprétation des rêves, la lecture des pensées de ses interlocuteurs, la connaissance de tous les langages humains et animaux. Longtemps, l’Imam Rezâ se tint en dehors des affaires politiques de son temps. Mais en 200/815-16, le calife abbasside al-Ma’mun, désirant initier une politique favorable aux chiites, invita l’Imam à venir à Merv, cité du Khorâsân aujourd’hui au Turkménistan. L’Imam se mit en route en été 201/816, sans doute après avoir effectué le pèlerinage à La Mecque avec son jeune fils Mohammad. À Merv, le calife proposa à l’Imam de renoncer au califat en sa faveur, ce que l’Imam refusa, avant de consentir, avec réticence et sous la pression de ses partisans, à être l’héritier du califat et le successeur d’al-Ma’mun. Au mois de ramadan 201/817 (le 2 ou le 5), une cérémonie prit place, au cours de laquelle les dignitaires et les commandants de l’armée à Merv firent allégeance à l’Imam, vêtu de vert pour l’occasion. Puis le 7 du même mois, une lettre d’al-Ma’mun annonçant l’investiture fut écrite pour être lue dans les mosquées de tout l’empire.

En choisissant Rezâ comme futur calife, al-Ma’mun aurait désiré transmettre la fonction califale à un descendant d’Ali, susceptible de rétablir la concorde parmi des musulmans déchirés depuis la mort du Prophète. Toutefois, le choix d’al-Ma’mun souleva de vives protestations chez les Abbassides et dans les milieux sunnites irakiens. La situation s’aggrava, et l’Imam Rezâ convainquit al-Ma’mun de partir en Irak pour résoudre les troubles. Alors que le calife et sa cour se mouvaient lentement vers Bagdad, le vizir Fazl b. Sahl, à l’influence duquel certains avait attribué la politique pro-chiite d’al-Ma’mun, fut assassiné (202/818). Quelques mois plus tard, en 203/818, ce fut l’Imam Rezâ qui tomba malade et mourut dans des conditions troubles, à Tus, une ville aujourd’hui détruite, située à une vingtaine de kilomètres de Mashhad. Selon plusieurs sources, et pour toute la tradition chiite, l’Imam fut empoisonné par une grenade ou un jus de grenade, avec le consentement ou même sur ordre du calife : l’Imam Rezâ fut dès lors considéré comme un martyr, et le calife présenté comme un assassin pervers. Ce dernier pleura pourtant la mort de l’Imam, et ordonna qu’il soit enterré à côté de son père, le fameux calife Hârun al-Rashid, mort et enterré en 193/809 dans le village de Sanâbâd, à côté de la localité de Nawqân. De retour à Bagdad en 204/819, alors que l’opposition s’était dissoute par la mort du vizir et de l’Imam Rezâ, al-Ma’mun abandonna sa politique pro-chiite, mais sut, dans son règne, restaurer l’unité d’un empire divisé par des guerres civiles et promouvoir les sciences et de la culture. 

La tombe de l’Imam, à Sanâbâd/Nawqân, fut peu à peu appelé « al-Mashhad », un terme employé pour les tombes appartenant aux martyrs de la famille du Prophète. Désormais lieu de pèlerinage, Mashhad, appelé aussi Mashhad-i Rizâ, Mashhad-i muqaddas ou Mashhad-i Tus, ne cessa de croître au cours des siècles, même si le village devenu cité ne fut guère à l’abri des guerres et des pillages. En 791/1389, la ville voisine de Tus, célèbre pour abriter la tombe du poète épique Ferdowsi, fut détruite par un fils de Tamerlan. Les rescapés trouvèrent refuge à Mashhad, qui devint à la place de Tus la nouvelle capitale de la région. À l’époque timouride (IXe/XVe siècle), le mausolée de l’Imam Rezâ s’enrichit de plusieurs constructions importantes : une grande mosquée, des portiques, trois madrasa, un iwan. Au siècle suivant, le site connaît un développement plus important encore. La dynastie safavide prend le pouvoir en 907/1501, et son premier souverain, Shâh Ismâil Ier, fait du chiisme duodécimain la religion officielle de l’Iran. Les lieux de pèlerinage chiites du pays, et en premier lieu Mashhad et Qom, où est enterrée la sœur de l’Imam Rezâ (Fâtema Ma‘suma), sont les premiers bénéficiaires de cette nouvelle orientation religieuse, d’autant plus que les Turcs ottomans ont pris le contrôle de Kerbala et Nadjaf. Shâh Abbâs Ier (règne 996/1588-1038/1629) restaure et agrandit le sanctuaire, qui s’enrichit encore au cours du XIe/XVIIe siècle de plusieurs madrasa. Une nouvelle cour est construite à l’époque qâdjâre (XIIIe/XIXe siècle), et au XIVe/XXe siècle, le sanctuaire entre dans l’ère de l’urbanisme moderne : Rezâ Shâh Pahlavi construit une route circulaire autour du complexe historique, son fils Mohammad-Rezâ isole le sanctuaire au milieu d’un large anneau de verdure et de routes, puis la République islamique lance des travaux d’aménagement considérables, à peine achevés en 2011, et qui signent l’extension maximale du site. Entretemps, Mashhad était devenue, après Téhéran, la seconde ville du pays, avec une population estimée à plus de 2'400'000 habitants en 2006.

 

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Le sanctuaire de l'Imam Rezâ aujourd'hui. Le dôme d'or couvre la tombe de l'Imâm. 

 

 

Photographies : Masud Nozari (tombe), Wikimedia Commons (peinture), Patrick Ringgenberg (sanctuaire).

 

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A la croisée des routes reliant le Proche et l’Extrême-Orient, l’Iran a accueilli plusieurs religions sur son sol : le mazdéisme, transformé par Zarathoustra, le manichéisme, dont les diverses influences ont atteint l’Occident et la Chine, le judaïsme, qui a conservé plusieurs souvenirs de l’histoire antique de la Perse, le mithriacisme ou culte de Mithra, qui devint la religion des légions romaines, le nestorianisme, et le christianisme arménien, qui a fait de l’Arménie le premier État chrétien. Dès l’époque musulmane, l’Iran est devenu la terre des soufis et d’une extraordinaire floraison de la philosophie platonicienne et mystique. Au XVIe siècle, le chiisme, proclamé religion officielle, fit de l’Iran un monde à part dans l’Islam. Ce voyage exceptionnel vous invite à visiter les principaux sites sacrés qui ont façonné l’Iran des religions, de la ziggurat des Élamites au sanctuaire de l’Imam Rezâ à Mashhad, en passant par les présences subtiles du soufisme et les feux pérennes des zoroastriens.

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Moins connu que l’Iran du centre, l’Iran occidental est pourtant d’une grande richesse et diversité : églises arméniennes, vestiges antiques (ourartéens, sassanides), forteresses imprenables, témoignages précieux et spectaculaires des Mongols et des Turcomans. Ce voyage permet de découvrir des jalons historiques majeurs dans cette zone de partage entre plusieurs cultures (arménienne, turque, persane), au long d’un itinéraire allant des magnifiques paysages d’Azerbaïdjan à Téhéran.  

TABRIZ – ORUMIYEH – MAKU – MARAGHEH – TAKHT-E SULEYMAN – ARDABIL – ZANDJAN   –SOLTANIYEH – QAZVIN – ALAMUT – TÉHÉRAN  (16 JOURS)


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Renseignements / inscriptions : Rediscoveriran.com

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