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15 mars 2011 2 15 /03 /mars /2011 10:32

 

Isfahan-mosquee-du-Vendredi-cour.JPG

Mosquée du Vendredi, Ispahan, XIe-XIIe siècle.

Photographie : Patrick Ringgenberg

  

  

La mosquée de type persan apparaît en Iran au tournant des XIe-XIIe siècles. Son architecture reprend les éléments fondamentaux de la mosquée dite arabe (cour, salle, mur qibla), mais elle les intègre dans une construction employant des formes d’origine iranienne et préislamique (iwan, salle à coupole). La mosquée persane se compose d’une cour rectangulaire à ciel ouvert, entourée de salles de prière hypostyles, formées d’une succession de petites coupoles. Le milieu de chaque côté de la cour est occupé par un grand portail voûté plus ou moins profond : un iwan ou eivan. Une salle à coupole, précédée d’un iwan souvent flanqué de deux minarets, contient le mur de la qibla, orienté perpendiculairement vers La Mecque. Né au centre de l’Iran (Zavâreh, Ardestân, Isfahan), ce type d’architecture va ensuite influencer les mosquées d’Asie centrale (Samarkand, Hérat, Boukhara) et partiellement des mosquées mogholes de l’Inde du Nord (Lahore, Fatehpur Sikri, Delhi). D’origine iranienne, développées à partir du XIe siècle, les madrasas adoptent un plan analogue aux mosquées de type persan : une cour quadrangulaire, entourée sur un ou deux étages des chambres d’étudiants, et dont le centre des quatre côtés est pourvu d’un iwan.[1]

  

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Mosquée du Vendredi, Ardestân, XIIe siècle.

Photographie : Patrick Ringgenberg

   

La mosquée persane présente un aspect beaucoup plus construit que la mosquée arabe. Alors que celle-ci privilégie l’horizontalité et les axes orthogonaux, la mosquée persane, avec ses portails, ses voûtes et ses coupoles, se signale par une élévation monumentale et par une dialectique entre les courbes et les axes horizontaux et verticaux. Le décor est une autre de ses caractéristiques. Les premières mosquées iraniennes (XIIe-XIIIe siècles) possédaient un décor géométrique ou calligraphique de briques, et ponctuellement de stuc sculpté et peint, mais dès l’époque mongole (XIVe siècle), des mosaïques et des carreaux de céramique émaillée vont peu à peu recouvrir des espaces de plus en plus importants, transformant les édifices en symphonie de couleurs.

 

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Mosquée de l'Imam, Ispahan, 1612-1627.

Photographie : Patrick Ringgenberg

                                   

 Cette architecture peut être riche d’implications symboliques, comme l’ont suggéré ou montré, diversement, les travaux de Nader Ardalan et Laleh Bakhtiar, Henri Stierlin et Ulya Vogt-Göknil.[2] Dans leurs analyses, la mosquée persane apparaît comme un univers en réduction : alors que la mosquée arabe constitue l’écrin épuré de la prière, la mosquée de type persan participe, par son architecture et son décor, à une symbolique cosmologique et paradisiaque.

D’abord, la structure quaternaire de la cour, avec ses quatre iwans, se réfère à une structure métaphysique et cosmologique. Évoquée dans le Coran par les quatre fleuves paradisiaques (XLVII, 15), elle se traduit sur terre par les quatre points cardinaux, les quatre saisons, les quatre éléments. Structuré par la croix des iwans, l’espace central de la mosquée constitue ainsi une projection miniature du rayonnement divin (les quatre fleuves paradisiaques issus du Centre divin), de l’expansion cosmique (les quatre directions de l’espace) et de la composition du monde matériel (les quatre éléments). Le centre de la cour est souvent occupé par un bassin, dont les proportions géométriques régissent celles des iwans. Ce bassin central peut symboliser la Source de Vie, selon une symbolique présente dans le jardin persan, et il peut évoquer aussi, au sens mystique, le miroir de l’âme, qui reflète le Ciel. La cour quadrangulaire constitue, en quelque sorte, la salle dont la voûte céleste est la coupole naturelle. L’architecture s’inscrit ainsi dans son environnement cosmique : la cour de la mosquée est un monde dont le ciel est le toit. La cour à ciel ouvert est un espace « alchimique », ouvert sur l’infini et néanmoins intime. Elle est un espace extérieur, ouvrant sur l’immensité du dôme céleste, tout en étant une enceinte, qui retient l’homme dans un volume défini et intériorisant. 

  Esfahan-mosquee-du-Vendredi-2.jpg

Mosquée du Vendredi, Ispahan, XIe-XIIe siècle.

Source : Google Earth   

 

La salle à coupole, qui accueille le mur de la qibla, est une synthèse du Ciel et de la Terre, comme on a eu l’occasion de le voir. Les quatre iwans de la cour forment des lieux intermédiaires entre la cour et les salles couvertes : ils sont des espaces intérieurs, puisque couverts, tout en étant entièrement ouverts sur la cour. Décorés dans leur partie haute de muqarnas plus ou moins monumentaux, ils évoquent des grottes et des niches. Par extrapolation, ils peuvent évoquer l’univers (caverne cosmique) ou le cœur (grotte de l’âme). Leur structure, analogue au mihrab et à l’abside, évoque le Ciel et la Terre, puisqu’ils sont formés d’une base quadrangulaire surmontée d’un espace voûté, dont le décor épigraphique (noms sacrés), géométrique (souvent étoilé) ou végétal évoque le monde céleste de la parole divine, des astres ou des paradis.

 

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Mosquée de l'Imam, Ispahan, 1612-1627.

Photographie : Patrick Ringgenberg

   

Le décor, et en particulier l’ornementation polychrome de céramiques émaillées, ajoute une dimension supplémentaire à la symbolique de l’ensemble. Dans la mosquée Royale à Isfahan (XVIIe siècle), les parties visibles de l’édifice, externes et internes, sont tapissées de céramiques aux dominantes de bleu, de turquoise et de jaune et aux motifs végétaux et calligraphiques. La mosquée s’habille d’une couleur qui s’accorde avec la splendeur du ciel et de son reflet dans le bassin. Les céramiques des parties hautes opèrent une transition entre l’édifice et le ciel, comme si la mosquée se prolongeait vers la voûte céleste et formait avec elle une unité. Les émaux translucides, qui tapissent les murs, les iwans et le dôme principal, miroitent dans le soleil et évoquent un paradis dont la « matérialité », à l’image du mystère de fabrication des céramiques émaillées (une substance opaque vitrifiée par le feu), est transfigurée par et dans la lumière divine. Les motifs décoratifs végétaux (médaillons, arabesques, vases de fleurs) déclinent des images de paradis. La couleur des céramiques est aussi une palette métaphysique : le bleu et le turquoise renvoient au Ciel, le jaune (comme l’or) à la lumière divine. Composés également en céramique émaillée, les versets coraniques qui se déploient sur le fût des minarets, le tambour des coupoles ou les arcs des iwans font de la mosquée un livre enluminé, une mise en scène architecturale de la parole divine. 

 

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Coupole principale. Mosquée de l'Imam, Ispahan, 1612-1627.

Photographie : Patrick Ringgenberg

 

L’architecture de la mosquée persane miniaturise ainsi un ordre à la fois transcendant et universel : sa cour est un miroir du monde, ses coupoles sont des cieux, les émaux du décor sont les couleurs « cristallines » d’un monde immatériel et surnaturel, les ornements végétaux matérialisent les jardins édéniques du Coran, l’ombre des iwans préfigure la fraîcheur du paradis, le bleu des décors reflète le Ciel, le bassin est la source de Vie ou le miroir spirituel du cœur. Les croyants assemblés entre ses murs et sous ses coupoles prient dans un espace qui se veut une synthèse de l’univers émané de Dieu et un souvenir du paradis et de ses jardins.  

 

Patrick Ringgenberg (extrait de L'univers symbolique des arts islamiques, Paris, L'Harmattan, 2009, p. 289-293)
  
 
Notes

[1] Sur la mosquée persane, on pourra voir la synthèse de Robert Hillenbrand, Islamic Architecture : Form, Function and Meaning, Edinburgh, Edinburgh University Press, 1994, p. 102-114.  

 

[2]  Cf. Nader Ardalan / Laleh Bakhtiar, The Sense of Unity. The Sufi Tradition in Persian Architecture, Chicago, The University of Chicago Press, 1973 ; Ulya Vogt-Göknil, Mosquées, Paris, Chêne, 1975, p. 67-118 ; Henri Stierlin, Ispahan. Image du Paradis, Lausanne / Paris, Bibliothèque des Arts, 1976, p. 67-83 et 159-184.

 

 

 

 

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Published by guidecultureldeliran - dans Architecture iranienne
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Voyages en Iran

 


L'Iran des Religions : du zoroastrisme aux soufis

26 septembre au 15 octobre 2015

A la croisée des routes reliant le Proche et l’Extrême-Orient, l’Iran a accueilli plusieurs religions sur son sol : le mazdéisme, transformé par Zarathoustra, le manichéisme, dont les diverses influences ont atteint l’Occident et la Chine, le judaïsme, qui a conservé plusieurs souvenirs de l’histoire antique de la Perse, le mithriacisme ou culte de Mithra, qui devint la religion des légions romaines, le nestorianisme, et le christianisme arménien, qui a fait de l’Arménie le premier État chrétien. Dès l’époque musulmane, l’Iran est devenu la terre des soufis et d’une extraordinaire floraison de la philosophie platonicienne et mystique. Au XVIe siècle, le chiisme, proclamé religion officielle, fit de l’Iran un monde à part dans l’Islam. Ce voyage exceptionnel vous invite à visiter les principaux sites sacrés qui ont façonné l’Iran des religions, de la ziggurat des Élamites au sanctuaire de l’Imam Rezâ à Mashhad, en passant par les présences subtiles du soufisme et les feux pérennes des zoroastriens.

TEHERAN – SUSE – CHOGHA ZANBIL – SHIRAZ – PERSEPOLIS – YAZD – ISPAHAN – KASHAN – TABRIZ – DJOLFA – MASHHAD  - BASTAM – DAMGHAN – QOM  (17 jours)

 

Voyage accompagné par Patrick Ringgenberg

 

Renseignements / inscriptions : Rediscoveriran.com

 

 


L’Iran du nord-ouest : à la croisée des cultures et des civilisations

30 mai au 14 juin 2015

Moins connu que l’Iran du centre, l’Iran occidental est pourtant d’une grande richesse et diversité : églises arméniennes, vestiges antiques (ourartéens, sassanides), forteresses imprenables, témoignages précieux et spectaculaires des Mongols et des Turcomans. Ce voyage permet de découvrir des jalons historiques majeurs dans cette zone de partage entre plusieurs cultures (arménienne, turque, persane), au long d’un itinéraire allant des magnifiques paysages d’Azerbaïdjan à Téhéran.  

TABRIZ – ORUMIYEH – MAKU – MARAGHEH – TAKHT-E SULEYMAN – ARDABIL – ZANDJAN   –SOLTANIYEH – QAZVIN – ALAMUT – TÉHÉRAN  (16 JOURS)


Voyage accompagné par Patrick Ringgenberg

 

Renseignements / inscriptions : Rediscoveriran.com

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