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25 mars 2011 5 25 /03 /mars /2011 08:48

 

HUSHANG 

 

(Son règne dura 40 ans.)

 

Hushang, le maître du monde, le prudent, le juste, mit la couronne sur sa tête à la place de son grand-père, et le ciel tourna pendant quarante ans sur sa tête. Son esprit était plein de prudence, son cœur plein de justice. Il s’assit sur le siège de la puissance, et parla ainsi du haut de son trône impérial: «Je suis le roi des sept zones, victorieux et dominant sur toute la terre ; je me suis ceint étroitement de justice et de bonté selon l’ordre de Dieu, qui donne la victoire. » Depuis ce moment, il se mit à civiliser le monde et à répandre la justice sur toute la terre. D’abord il découvrit un minéral, et sut par son art séparer le fer de la pierre ; il se procura pour matière le fer brillant, qu’il tira ainsi de la pierre dure ; et lorsqu’il eut connu ce métal, il inventa l’art du forgeron pour fabriquer des haches, des scies et des houes. Ensuite il s’occupa de distribuer les eaux; il les amena des rivières, et en fertilisa les plaines; il ouvrit aux eaux des courants et des canaux, et acheva en peu de temps ce travail par sa puissance royale. Lorsque les hommes eurent acquis de nouvelles connaissances, celles de semer, de planter et de moissonner, alors chacun prépara son pain, sema son champ et en marqua les limites. Avant que ces travaux fussent entrepris, on n’avait que les fruits pour se nourrir. Mais la condition des hommes n’était pas encore bien avancée, ils n’avaient que des feuilles pour se couvrir.

 

INTRODUCTION DE LA FÊTE DU FEU

 

Nos pères avaient un culte et une religion, et l’adoration de Dieu était en honneur. Comme les Arabes se tournent dans leurs prières vers une pierre, on se tournait alors vers le feu à la belle couleur. Le feu, qui était dans la pierre, en sortit pour répandre son éclat dans le monde. Un jour, le roi de la terre parcourait la montagne avec quelques hommes de son peuple. Ils virent de loin quelque chose de long et d’obscur, un corps noir qui se mouvait avec rapidité. Sur sa tête brillaient deux yeux, comme deux fontaines de sang ; le monde devint noir par la fumée de sa gueule. Hushang le regarda avec prudence et attention, il prit une pierre et s’avança pour le combattre. Il lança la pierre de sa force de héros, et le serpent qui brûlait le monde s’enfuit devant le roi, qui cherchait la possession de la terre. La petite pierre frappa sur une grande, l’une et l’autre furent brisées, mais une étincelle jaillit du choc, et son éclat rougit le cœur de la pierre. Le serpent ne fut pas tué, mais le feu était sorti de la pierre où il était caché ; et aussi souvent que quelqu’un frappait une pierre avec du fer, il en jaillissait une étincelle. Le roi du monde fit des prières devant le Créateur et chanta ses louanges, parce que Dieu lui avait ainsi donné l’étincelle, et il ordonna que dans les prières on se dirigerait vers le feu en disant : «C’est l’étincelle donnée de Dieu ; adore-le, si tu es sage. » Et lorsque la nuit vint, il alluma un feu haut comme la montagne, le roi avec son peuple l’entourèrent, et firent une fête de cette nuit, en buvant du vin. Sadeh est le nom qu’il donna à cette fête brillante, et elle reste encore comme un souvenir de Hushang. Puisse-t-il y avoir beaucoup de rois tels que lui ! Il se plaisait à civiliser les hommes, et sa mémoire est restée chérie parmi eux. Avec le pouvoir que Dieu lui avait donné, et avec sa puissance royale, il se mit à séparer les bœufs, les ânes et les moutons, des onagres et des élans indomptables, et mit à profit tout ce qui pouvait être utile. Le sage Hushang ordonna de les réunir par paires ; il s’en servit pour cultiver la terre, pour faire des échanges et pour entretenir la splendeur de son trône. Il tua et dépouilla de leurs fourrures les animaux errants dont le poil était bon, comme les hermines, les martres ou le renard à la fourrure chaude, enfin la zibeline aux poils soyeux, et il fit ainsi avec les peaux des animaux des vêtements pour le corps des hommes. Il avait donné et répandu, il avait joui et confié ; il mourut et n’emporta avec lui qu’un nom honoré. Il avait achevé beaucoup de travaux dans sa vie à l’aide d’enchantements et de pensées sans nombre. Lorsqu’il passa à une meilleure vie, il laissa vide le trône du pouvoir. Le sort ne lui avait raccordé qu’une courte existence, et Hushang, ce roi plein de prudence et de majesté, mourut. Le monde ne s’enchaînera pas à toi avec amour, et il ne te montrera pas deux fois sa face.

 

Extrait de : Abou’lkasim Firdousi, Le livre des rois, traduit et commenté par Jules Mohl, tome 1, Paris, Imprimerie nationale, 1876, p. 25-28.

 

Note : les transcriptions de Jules Mohl ont été le plus souvent modifiées.

 

 

Pour une introduction au Livre des rois

 

Pour un résumé du Livre des rois

 

Pour en savoir plus sur le Livre des rois

 

Petit glossaire du Livre des rois

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25 mars 2011 5 25 /03 /mars /2011 08:45

 

KYUMARS

 

Premier roi de Perse 

 

(Son règne dura 3o ans.)

 

Qui, selon le récit du dehqân, a le premier recherché sur la terre la couronne de la puissance? Qui a placé sur son front le diadème ? Personne dans le monde n’en a gardé le souvenir, si ce n’est un fils qui a reçu de son père les traditions, et qui, selon les paroles de son père, te raconte par qui le pouvoir glorieux fut créé, et qui d’entre ces rois atteignit la plus haute puissance.

Un homme qui a lu un ancien livre où sont contenues les histoires des héros, dit que Kyumars institua le trône et la couronne, et qu’il fut le premier roi. Lorsque le soleil entra dans le signe du Bélier, le monde fut rempli de splendeur, d’ordre et de lumière ; le soleil brilla dans le signe du Bélier, de sorte que le monde en fut rajeuni entièrement : alors Kyumars devint le maître du monde. Au commencement, il établit sa demeure dans les montagnes ; son trône et sa puissance s’élevèrent de la montagne, et il se vêtit, lui et son peuple, avec des peaux de tigres. De lui vint toute civilisation, car l’art de se vêtir et de se nourrir était nouveau. Il régna trente ans sur la terre. Il était beau sur le trône comme le soleil ; il brillait, du haut de son trône royal, comme une lune de deux semaines brille au-dessus d’un cyprès élancé. Les animaux féroces et les bêtes sauvages qui le virent accoururent vers lui de tous les lieux du monde, et se tenaient courbés devant son trône : ce fut là ce qui releva sa majesté et sa haute fortune. Ils venaient devant lui pour rendre hommage ; ce fut de lui qu’ils reçurent des lois. Il eut un fils, beau de visage, plein de vertu et cherchant la gloire comme son père; son nom était Siamek : il était heureux, et le cœur de Kyumars ne vivait que pour lui. Il ne se réjouissait du monde que quand il regardait son fils, car beaucoup de branches fécondes devaient sortir de lui. Il pleurait d’amour sur la vie de son fils, il se consumait dans la crainte de le perdre. Un temps s’écoula ainsi : la domination du roi était prospère; il n’avait aucun ennemi sur la terre, excepté Ahriman le méchant, qui en secret lui portait envie et mauvaise volonté, et méditait d’étendre la main sur lui. Ahriman avait un fils semblable à un loup féroce, brave, et à la tête d’une armée puissante, qui se mit en marche, et alla se concerter avec son père, car il convoitait le trône et le diadème du roi. Le monde lui parut noir à cause de la prospérité de Syâmak et de la fortune de son père ; il dit à tous son dessein, et remplit le monde de son bruit. Mais Kyumars lui-même, comment sera-t-il averti de cela. comment apprendra-t-il que quelqu’un lui enviait le trône ? Le bienheureux Sorush parut tout à coup, semblable à un Péri, et couvert d’une peau de tigre, et lui révéla en secret tout ce qu’Ahriman et son fils tramaient contre lui.

 

COMBAT DE SYÂMAK AVEC LE DIV, ET MORT DE SYÂMAK

 

Lorsque les desseins hostiles du méchant Div parvinrent aux oreilles de Syâmak, la colère souleva le cœur du jeune roi ; il rassembla une armée et prit conseil ; il couvrit son corps d’une peau de tigre, car la cuirasse n’était pas encore en usage à la guerre. Il alla à la rencontre du Div avide de combat ; et lorsque les armées furent en présence, Syâmak s’avança le corps nu, et saisit le fils d’Ahriman. Mais le pervers Div noir le frappa de ses griffes, il plia en deux la haute stature du héros, il lança contre terre le jeune roi, et lui déchira les entrailles avec ses ongles. Syâmak expira sous les mains du Div maudit, et son armée resta sans chef. Le roi apprit la mort de son fils, et, dans sa douleur, le monde devint noir devant lui : il descendit de son trône en gémissant, il se frappait la tête, il arrachait avec ses ongles la chair de son corps ; ses joues étaient pleines de sang, son cœur était désolé, et la vie était devenue pour lui une angoisse. L’armée était en tristesse et en larmes, et le feu de sa douleur la dévorait. Elle poussa un cri lamentable, tous les soldats se rangèrent autour du trône du roi ; leurs vêtements étaient de couleur bleue, leurs deux yeux pleins de sang, leurs deux joues rouges comme le vin. Les animaux féroces, les oiseaux et les bêtes fauves allèrent en foule vers la montagne en poussant des cris ; ils vinrent se lamentant et se désolant, et la poussière s’éleva devant le trône du roi. Ils demeurèrent là une année dans leur douleur, quand vint un message de Dieu le créateur. Le bienheureux Sorush porta au roi la bénédiction divine, et lui dit : «Dorénavant ne gémis plus et reprends ton cœur ; prépare ton armée, mène-la au combat selon mes ordres ; et réduis en poussière l’armée des Divs ; délivre la face de la terre de ce méchant Div, et satisfais ton âme par la vengeance.» Le roi illustre leva la tête vers le ciel, et invoqua le malheur sur ses ennemis ; Dieu l’appela par cet ange au nom sublime, et mit fin à ses pleurs ; il se hâta de venger Syâmak, et ne prit de repos et de sommeil ni le jour ni la nuit.

 

COMBAT DE KYUMARS ET DE HUSHANG AVEC LE DIV NOIR

 

Siamek le glorieux avait un fils qui servait de dastur à son grand-père. Son nom était Hushang, il était toute intelligence et toute prudence. Il avait grandi dans le sein de son grand-père, pour qui il était un souvenir de Syâmak. Le grand-père l’avait adopté au lieu de son fils, et ses yeux ne reposaient que sur lui. Lorsqu’il fut décidé à la vengeance et au combat, il appela le noble Hushang et lui annonça tout ce qui devait avenir, et lui révéla tout ce qui était secret. «Je vais rassembler une armée, je pousserai un cri de guerre ; c’est à toi à marcher le premier, car je suis un homme mourant et tu es un jeune héros.» Il rassembla les Péris, et parmi les animaux féroces, les tigres, les lions, les loups et les léopards ; c’était une armée de bêtes fauves, d’oiseaux et de Péris, sous un chef plein de fierté et de bravoure. Kyumars suivait derrière l’armée, et son petit-fils marchait devant lui au milieu des combattants. Le Div noir s’avança tremblant et en crainte, et fit voler la poussière vers le ciel ; le roi s’aperçut que les hurlements des animaux avaient émoussé les griffes du Div. Les deux armées se rencontrèrent, les Divs tremblèrent devant les bêtes féroces, Hushang étendit ses mains comme un lion, et rendit la terre étroite au vaillant Div. Il lui arracha la peau de la tête aux pieds et coupa sa tête monstrueuse ; il le jeta sous ses pieds, et le foula comme une chose vile, dont la peau était en lambeaux, dont la vie était partie. Kyumars ayant ainsi achevé la vengeance qu’il avait désirée, sa vie s’en alla, il mourut, et le monde resta vide de lui.

Regarde ! qui pourrait atteindre une gloire égale à la sienne ? Il avait amassé les biens de ce monde trompeur; il avait montré aux hommes le chemin des richesses, mais il n’en avait pas joui. Le monde n’est qu’un rêve qui passe, et ni le bonheur ni le malheur ne durent.

 

Extrait de : Abou’lkasim Firdousi, Le livre des rois, traduit et commenté par Jules Mohl, tome 1, Paris, Imprimerie nationale, 1876, p. 19-24.

 

Note : les transcriptions de Jules Mohl ont été le plus souvent modifiées.

 

Pour une introduction au Livre des rois 

 

Pour un résumé du Livre des rois 

 

Pour en savoir plus sur le Livre des rois

 

Petit glossaire du Livre des rois 

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25 mars 2011 5 25 /03 /mars /2011 08:22

Le Livre des rois ne se résume pas en quelques lignes, mais on peut en dégager quelques grandes articulations. On divise généralement cette épopée en trois parties. 

 

 

Les temps mythiques : les premiers rois

 

Après une louange de la sagesse, Ferdowsi raconte la création du monde. Puis l’histoire commence avec les premiers rois mythiques. Le premier, Kyumars, créateur du trône et de la royauté, règne sur un âge d’or et un éternel printemps. Lui et ses successeurs (Hushang, Tahmuras, Djamshid) organisent la société et la royauté. Ils enseignent aux hommes la fabrication des vêtements et des tapis, la préparation de la nourriture, la domestication des animaux, l’art du feu et du métal. Le mal ne tarde pas à envahir ce monde et à le transformer en terrain de guerres, de meurtres et de vengeances. Djamshid, roi glorieux à qui l’on attribue la fête du Nouvel An (le Nowruz*), tombe dans l’orgueil. Il est alors renversé et tué par Zahâk. Ce tyran démoniaque, sur les épaules duquel vivent deux serpents, plonge l’Iran dans les ténèbres et le chaos. Fereydun, un descendant royal élevé en secret par une vache, prend la tête d’une révolte populaire initiée par Kâveh, un forgeron: il vainc l’armée de Zahâk et fait enchaîner cette incarnation du mal au sommet du mont Damâvand.

 

 

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Zahâk enfermé dans le mont Damâvand. Illustration du Livre des rois de Ferdowsi, 1430 (Manuscrit Bâysonqori). Bibliothèque du palais du Golestân, Téhéran.

 

Après un règne de justice et de paix, Fereydun partage l’empire entre ses trois fils: Salm, ancêtre des Romains, Tur, ancêtre des Turcs, et Iradj, ancêtre des Iraniens. Salm obtient l’ouest du Royaume, le pays de Rum* (l’Asie mineure), alors qu’à Tur échoit l’est du royaume, le Turan* (l’Asie centrale). Iradj, le plus sage, reçoit l’Iran, la meilleure part et le centre du monde, si bien que ses frères le jalousent et l’assassinent. C’est le début des conflits entre l’Iran et le Turan (le «pays de Tur»). Riches en épisodes et héros célèbres, ils occupent la partie centrale et la plus longue du Livre des rois. Manuchehr venge son grand-père Iradj: il tue Salm et Tur, puis reprend le trône de Fereydun, son arrière-grand-père.

 

 

Les récits héroïques : les guerres entre l’Iran et le Turan

 

Après cette première partie, dans laquelle Ferdowsi a raconté l’avènement de la royauté, la naissance de la guerre, l’origine des lois du destin, prend place le récit des guerres intermittentes entre les Turcs de l’Asie centrale et l’Iran. La dynastie iranienne des Keyanides affronte Afrâsyâb, roi perfide et cruel du Turan, qui sera finalement vaincu par le roi Key Khosrow, une figure presque messianique. Le Livre des rois raconte les batailles, les intrigues, les coups du sort qui frappent les héros iraniens. Les histoires d’amour ne manquent pas: comme celle, mouvementée mais à la fin heureuse, de Bijen, guerrier iranien, et de Manijeh, princesse du Turan et fille d’Afrâsyâb. Des héros nombreux (Tus, Gudarz, Giv, etc.), on ne peut évoquer que les principaux. Sâm, roi du Sistân, a un fils, Zâl, qui naît avec des cheveux de vieillard. Honteux, le père abandonne l’enfant dans les monts de l’Alborz. L’oiseau Simorgh* le recueille et l’élève, puis le remet, après bien des années, à son père repentant venu le chercher.

De sa femme Rudâbeh, Zâl a un fils, qui devient le plus grand héros de l’Iran: Rostam. Doté d’une force prodigieuse, d’un courage sans borne, juste et droit, Rostam traverse victorieusement de multiples péripéties, dont sept épreuves initiatiques.

 

  Livre-des-rois 8768

 

Rostam lutte contre le Div blanc lors de ses sept épreuves. Illustration du Livre des rois de Ferdowsi, 1430 (Manuscrit Bâysonqori). Bibliothèque du palais du Golestân, Téhéran.

 

Parfois secouru par le Simorgh, et aidé par son cheval Rakhsh qui le sauve un jour d’un lion, Rostam terrasse aussi bien des démons et des dragons que les soldats du Turan. D’une femme du Turan (Tahmineh), il a un fils, Sohrâb, un guerrier exceptionnel, qui devient pourtant l’objet d’un piège sordide. Afrâsyâb réussit à provoquer un duel à mort entre Rostam et Sohrâb, sans que ceux-ci se reconnaissent: le père tue son fils. Syâvush, fils du roi iranien Key Kâvus, est un autre héros célèbre. Jeune homme, il subit une ordalie (traverser un feu à cheval) pour se blanchir d’une accusation, puis il s’en va à la cour d’Afrâsyâb, où il épouse sa fille Farangis. Jaloux, Garsivaz, le frère d’Afrâsyâb, pousse ce dernier à faire assassiner le jeune prince d’Iran, prototype de la victime innocente broyée par les complots et la roue de Fortune. Syâvush sera vengé des années plus tard: Key Khosrow, le fils qu’il eut de Farangis, retourne en Iran et prend la couronne de son grand-père Key Kâvus. Avec son armée, il attaque ensuite le Turan et tue Afrâsyâb et Garsivaz. Après un règne qui a rétabli la paix et l’intégrité de l’empire, Key Khosrow transmet la royauté à Lohrâsp et s’en va dans les montagnes et le désert, où il disparaît sans laisser de trace. Lohrâsb a un fils, Goshtâsp, qui part à l’ouest, dans le pays de Rum, où il épouse la fille du César et tue un dragon qui dévastait le pays. Il revient en Iran, monte sur le trône et propage la nouvelle religion de Zarathoushtra (Zardosht). La guerre reprend cependant avec le Turan, qui a un nouveau roi, Ardjâsp. Esfandyâr, fils de Goshtâsp, lutte courageusement contre les armées du Turan et finit par vaincre le roi Ardjâsp.

 

 

Livre-des-rois 8769

 

Esfandyâr tue Ardjâsp dans son château. Illustration du Livre des rois de Ferdowsi, 1430 (Manuscrit Bâysonqori). Bibliothèque du palais du Golestân, Téhéran.

 

Mécontent de n’avoir pu obtenir le trône en récompense de ses exploits, le héros s’en plaint à son père: ce dernier demande à son fils de lui ramener Rostam enchaîné, car le héros a fait du Sistân un royaume trop indépendant. Esfandyâr part affronter Rostam qui, grâce à une suggestion du Simorgh, réussit à tuer son adversaire d’une flèche. Mais la loi des cieux est impitoyable: Rostam paye cette victoire de sa mort, en tombant dans une embuscade tendue par son demi-frère. Le fils d’Esfandyâr accorde le trône à Homay, qui est à la fois sa fille et son épouse. Son fils, Dârâb, épouse la fille du roi du pays de Rum*, Philippe: l’enfant issu de cette union est Alexandre le Grand (Iskandar), à qui Ferdowsi attribue ainsi une origine semi-iranienne.

 

 

La partie historique : d’Alexandre le Grand aux Sassanides

 

A ce point de son récit, Ferdowsi rejoint l’histoire connue de l’Iran, même si les événements racontés appartiennent souvent à la légende. Il passe sous silence les Achéménides; tout juste évoque-t-il Darius III (Dârâ), vaincu par Alexandre le Grand. Plusieurs chapitres sont consacrés au conquérant grec, décrit comme un roi modèle, héritier légitime des Achéménides, et un sage en quête de la connaissance. Alexandre conquiert les pays, rencontre des peuples et des contrées à la frontière du surnaturel, cherche sans succès la Source de Vie qui rend immortel, érige une muraille contre les forces ténébreuses de Gog et Magog, fait un pèlerinage à La Mecque, se rend en Chine et en Inde. Ferdowsi ne parle pas des Séleucides, les successeurs d’Alexandre, et très peu des Parthes (Ashkâniân). La dernière partie de son épopée s’attarde sur les Sassanides, qui ont laissé une empreinte indélébile en Iran. Ardashir (Ier), fondateur de la dynastie, naît de l’union de Sâssân, un descendant de Dârâ, et de la fille d’un gouverneur du Fârs. Il se révolte contre le roi parthe Ardavân (Artaban IV) et le tue. Devenu roi, il épouse la fille d’Ardavân, qui manque de l’empoisonner. Elle lui donne un fils, Shâpur (Ier), qui combat les Romains. Grâce à la fille d’un roi arabe, le deuxième Shâpur s’empare d’une forteresse au Yémen puis vit des aventures rocambolesques dans le royaume

de Rum*. Sous son règne, apparaît Mani, maître peintre et auteur d’une nouvelle religion: le Manichéisme. Après la domination tyrannique de Yazdegerd (Ier), Bahrâm Gur accède au trône. Connu pour son amour des femmes, et ses talents de chasseur et de tireur à l’arc, il repousse une attaque des Chinois et fait venir des milliers de musiciens tziganes de l’Inde. Plusieurs rois, sans grande envergure, se succèdent ensuite. L’Iran est menacé par des nomades du Turkestan*, les Hephtalites, et le peuple est victime d’une grave famine. Le roi Ghobâd (Kavad Ier), un moment prisonnier des Hephtalites, adopte la foi révolutionnaire de Mazdak, qui prône la répartition des richesses et des femmes. Ghobâd fait distribuer de la nourriture au peuple, mais son fils Kasrâ (Khosrow Ier) et un prêtre zoroastrien réfutent publiquement les doctrines de l’hérésiarque qui est ensuite mis à mort. Une fois sur le trône, aidé du sage vizir Bozorgmehr, Kasrâ instaure un règne juste et rayonnant, que Ferdowsi décrit longuement. L’empire retrouve la paix, la puissance et la prospérité. De l’Inde, le jeu d’échecs est introduit en Iran.

 

 

08.09.2008 21-33-05 0028

 

Le roi Khosrow Anushirvan répond aux questions du grand mobed. Peinture sur livre. Shâhnâmeh de Shâh Tahmasp, 1re partie du XVIe siècle. Musée d’Art Contemporain, Téhéran.

 

Le fils de Kasrâ, Hormozd (Hormizd IV), doit faire face à la révolte d’un général qui le renverse et usurpe le trône. En fuite chez le César de Rum* (l’empereur de Byzance), Khosrow Parviz, fils de Hormozd, réussit à revenir au pouvoir. Il prend plusieurs épouses: la fille du César de Rum, puis la sœur du général usurpateur (Gordiya), une guerrière aguerrie, et enfin Shirin, une princesse arménienne. Le règne connaît une sombre fin: devenu tyrannique, Khosrow est assassiné par son fils. Ce dernier veut s’emparer de Shirin, qui meurt en prenant du poison. Le dernier roi sassanide, Yazdegerd (IIIe du nom), doit fuir après la défaite de son armée face aux conquérants arabes envoyés par Umar, le deuxième calife de l’Islam. L’assassinat misérable de Yazdegerd met un point final à la longue histoire préislamique de l’Iran. Ferdowsi termine en écrivant que son oeuvre lui apportera un renom immortel. Il ne s’est pas trompé: son Livre des rois s’est transmis de génération en génération, et il restera dans les souvenirs tant que l’Iran sera l’Iran.

 

 

Extrait du Guide culturel de l’Iran de Patrick Ringgenberg

 

Les peintures sur livre sont extraites de Masterpieces of Persian Painting, Tehran, Tehran Museum of Contemporary Art, 2005 (droits réservés).

 

 

Pour une introduction au Livre des rois 

   

Pour en savoir plus sur le Livre des rois

 

Petit glossaire du Livre des rois

 

A voir : le Livre des rois illustré pour Shah Tahmasp au XVIe siècle

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24 mars 2011 4 24 /03 /mars /2011 18:57

 

A Samarkand, ancienne capitale de Tamerlan, le Shâh-i Zinda est un ensemble de mausolées timourides, construits entre la fin du XIVe siècle et la première partie du XVe siècle autour de la tombe attribuée à un saint du VIIe siècle, Qutham ibn Abbâs. Edifié au XIe siècle, le mausolée du saint devint l'objet d'un pèlerinage régulier, et après l'abandon temporaire du site après l'invasion mongole qui détruisit entièrement l'ancienne Samarkand, la famille timouride fit construire plusieurs mausolées et édifices, principalement sous le règne de Tamerlan mais aussi sous celui du petit-fils du conquérant, Ulugh Beg. 

 

Les mausolées sont alignés le long d'une allée, construits sur une pente dans la partie inférieure du complexe. Trois portails ou espaces voûtés (chârtâq ou tchortok) ponctuent cette rue funéraire : un grand portail d'entrée dominant la route, un second au sommet de l'escalier, un troisième situé entre le complexe de Tuman Aqa et le sanctuaire du saint. Si l’architecture des mausolées est immuablement une salle à coupole, leur décoration est en revanche d’une variété et d’une qualité extraordinaires : c’est là que se trouvent quelques-unes des plus belles œuvres en céramique émaillée de l’Asie centrale et de l’art islamique.  

 

Au long du XXe siècle, et jusqu'au tout début des années 2000, le Sâh-i Zinda avait fait l'objet de restaurations intelligentes et soignées, peu interventionnistes. Mais en 2005, et pendant quelques mois, des "restaurations" sauvages ont conduit à refaçonner entièrement le site : des dômes ont été construits sur des mausolées qui les avaient perdus, des céramiques anciennes ont  été partiellement enlevées et remplacées par des nouvelles, des surfaces nues (intérieures aussi bien qu'extérieures) couvertes de décors nouvellement créés. De passage dans le site en automne 2005, je me souviens avoir vu nombre d'ouvriers travaillant parfois frénétiquement, à la pioche surtout, sans soin ; je me souviens également avoir vu des plaques de tôle couvrant négligemment (pour les protéger ?) des cénotaphes, des giclures de plâtre sur les délicats décors à l'or du mausolée anonyme n° 2 (mausolée n° 5 sur le plan ci-dessous), des plaques de céramique anciennes entreposées verticalement dans un large sac, posé sur le sol d’une salle du complexe de Tuman Aqa. Le résultat, je l’ai découvert en 2006 : un site devenu clinquant et artificiel, où les témoignages authentiques des XIVe-XVe siècles sont le plus souvent noyés par des réalisations tape-à-l’œil, aux couleurs mal choisies, criardes ou ternes, techniquement faibles et médiocres. Jusqu'à maintenant, il m'a été impossible d'en savoir plus sur cette opération (son mandataire, le bénéficiaire de céramiques enlevées et sans doute écoulées au marché noir). Mes contacts sur place étaient effondrés par ce qui se passait, mais n'étaient évidemment pas en mesure d’intervenir, cela d’autant plus que l’opération s’est déroulée très rapidement.   

 

Le dossier iconographique ci-dessous n'a pas d'autre but que de présenter quelques pièces permettant de juger des changements. On trouvera, outre des vues générales, des images des mausolées particulièrement transformés par ces interventions. Les photographies montrant l'état ancien du site, et qui apparaissent toujours en premier en dessous des titres, sont des diapositives prises entre 2001 et 2004 ; les photographies du site transformé sont des images numériques prises en 2007 et 2008. Le plan ci-dessous signale les trois portails et, par une numérotation, les mausolées dont il est question ici.

 

 

avec numéros

 

Source de l'image : Google Earth (droits réservés). 

 

 

Vue générale depuis la route

 

10A

 

10B

 

 

Vue de l'allée entre le 2e et le 3e portail dans la direction de ce dernier

 12A

 

12B

 

 

Vue de l'allée entre le 2e et le 3e portail (les mausolées à gauche et au centre correspondent aux mausolées n° 4 et 5 sur le plan)

 

11A

 

11B

 

 

Mausolées au-delà du 3e portail (mausolées n° 6 et 7 sur le plan)

 

13A

 

13B

 

 

Le mausolée de l'Emir Zade (mausolée n° 1 sur le plan)

 

16A

 

 

16B

 

 

Le mausolée de Shirin Biqa Aqa : portail  (mausolée n° 2 sur le plan)

 

24D

 

24E

 

 

Le mausolée de Shirin Biqa Aqa : le dôme (mausolée n° 2 sur le plan)

 14A-copie-1.jpg

 

14B

 

 

Le mausolée de Shirin Biqa Aqa : intérieur (mausolée n° 2 sur le plan)

 

24A

 

24B

 

Samarkand-Shah-i-Zinda-7103.JPG

 

24C

 

 

L'Octaèdre : extérieur (édifice n° 3 sur le plan)

 

22A

 22B

 

 

L'Octaèdre : intérieur (édifice n° 3 sur le plan)

 

23A

 

23B

 

 

Le mausolée d'Ostad Ali (mausolée n° 4 sur le plan)

 

19A

 

19B

 

 

Mausolée de Tuman Aqa (mausolée n° 6 sur le plan)

 

17A

 

17B

 

 

Mausolée d'un inconnu (mausolée n° 8 sur le plan)

 

20A

 

 

20B

 

 

Photographies : Patrick Ringgenberg

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21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 08:40

Né à Neyshâbur au nord-est de l'Iran, Omar Khayyâm (v. 1048-v. 1132) fut un brillant mathématicien et astronome, qui réforma le calendrier persan au XIe siècle. En Occident, il est surtout connu pour des quatrains (rubâi'yât) à la tonalité agnostique, hédoniste et pessimiste. Leur paternité est cependant controversée : certains attribuent la totalité du corpus au savant, d'autres une partie seulement, d'autres encore estiment que Khayyâm n'a écrit aucun de ses fameux quatrains. Quoi qu'il en soit, les quatrains "khayyâmiens" constituent une tradition poétique remarquable, bien qu'aujourd'hui, en Iran, des poètes comme Hâfez soient bien plus lus et appréciés. C'est surtout en Occident que Khayyâm est célèbre et célébré, et une traduction anglaise est à l'origine de cet engouement : celle que publia Edward Fitzgerald en 1859. Traduction ? Adaptation, plutôt, mais si belle et inspirée dans sa qualité poétique, qu'elle constitue un chef-d'oeuvre à part entière. Les poèmes ci-dessous reprennent l'intégralité de l'édition de 1859 : on pourra télécharger ici le texte en PDF, et lire aussi en ligne la quatrième édition.  

 

 

 

I

Awake ! for Morning in the Bowl of Night

Has flung the Stone that puts the Stars to Flight :

   And Lo! the Hunter of the East has caught

The Sultan’s Turret in a Noose of Light.

 

II

Dreaming when Dawn’s Left Hand was in the Sky

I heard a Voice within the Tavern cry,

   "Awake my Little ones, and fill the Cup

Before Life’s Liquor in its Cup be dry."

 

III

And, as the Cock crew, those who stood before

The Tavern shouted — "Open then the Door !

   You know how little while we have to stay.

And, once departed, may return no more."

 

IV

Now the New Year reviving old Desires,

The thoughtful Soul to Solitude retires,

   Where the White Hand of Moses on the Bough

Puts out, and Jesus from the Ground suspires.

 

V

Iram indeed is gone with all its Rose,

And Jamshyd’s Sev’n-ring’d Cup where no one knows ;

   But still the Vine her ancient Ruby yields,

And still a Garden by the Water blows.

 

VI

And David’s Lips are lock’t ; but in divine

High -piping Pehlevi, with "Wine! Wine ! Wine !

   RedWine ! " — The Nightingale cries to the Rose

That yellow Cheek of her’s t’ incar- nadine.

 

VII

Come, fill the Cup, and in the Fire of Spring

The Winter Garment of Repentance fling :

   The Bird of Time has but a little way

To fly — and Lo ! the Bird is on the Wing.

 

VIII

And look — a thousand Blossoms with the Day

Woke — and a thousand scatter’d into Clay :

   And this first Summer Month that brings the Rose

Shall take Jamshyd and Kaikobad away.

 

IX

But come with old Khayyam and leave the Lot

Of Kaikobad and Kaikhosru forgot :

   Let Rustum lay about him as he will,

Or Hatim Tai cry Supper — heed them not.

 

X

With me along some Strip of Herbage strown

That just divides the desert from the sown,

   Where name of Slave and Sultan scarce is known,

And pity Sultan Mahmud on his Throne.

 

XI

Here with a Loaf of Bread beneath the Bough,

A Flask of Wine, a Book of Verse — and Thou

   Beside me singing in the Wilderness —

And Wilderness is Paradise enow.

 

XII

"How sweet is mortal Sovranty" — think some :

Others — "How blest the Paradise to come ! "

Ah, take the Cash in hand and waive the Rest ;

Oh, the brave Music of a distant Drum !

 

XIII

Look to the Rose that blows about us — "Lo,

Laughing," she says, "into the World I blow :

   At once the silken Tassel of my Purse

Tear, and its Treasure on the Garden throw."

 

XIV

The Worldly Hope men set their Hearts upon

Turns Ashes — or it prospers ; and anon,

   Like Snow upon the Desert’s dusty Face

Lighting a little Hour or two — is gone.

 

XV

And those who husbanded the Golden Grain,

And those who flung it to the Winds like Rain,

   Alike to no such aureate Earth are turn’d

As, buried once. Men want dug up again.

 

XVI

Think, in this batter’d Caravanserai

Whose Doorways are alternate Night and Day,

   How Sultan after Sultan with his Pomp

Abode his Hour or two, and went his way.

 

XVII

They say the Lion and the Lizard keep

The Courts where Jamshyd gloried and drank Deep ;

   And Bahram, that great Hunter — the Wild Ass

Stamps o’er his Head, and he lies fast asleep.

 

XVIII

I sometimes think that never blows so red

The Rose as where some buried Caesar bled ;

   That every Hyacinth the Garden wears

Dropt in its Lap from some once lovely Head.

 

XIX

And this delightful Herb whose tender Green

Fledges the River’s Lip on which we lean —

   Ah, lean upon it lightly I for who knows

From what once lovely Lip it springs unseen !

 

XX

Ah, my Beloved, fill the cup that clears

To-DAY of past Regrets, and future Fears —

   To-morrow? — Why, To-morrow I may be

Myself with Yesterday’s Sev’n Thousand Years.

 

XXI

Lo ! some we loved, the loveliest and the best

That Time and Fate of all their Vintage prest,

   Have drunk their Cup a Round or two before,

And one by one crept silently to Rest.

 

XXII

And we, that now make merry in the Room

They left, and Summer dresses in new Bloom,

   Ourselves must we beneath the Couch of Earth

Descend, ourselves to make a Couch — for whom ?

 

XXIII

Ah, make the most of what we yet may spend.

Before we too into the Dust descend ;

   Dust into Dust, and under Dust, to lie.

Sans Wine, sans Song, sans Singer, and — sans End !

 

XXIV

Alike for those who for to-day prepare,

And those that after a To-morrow stare,

   A Muezzin from the tower of Darkness cries

"Fools ! your Reward is neither Here nor There ! "

 

XXV

Why, all the Saints and Sages who discuss’d

Of the Two Worlds so learnedly, are thrust

   Like foolish Prophets forth ; their Words to Scorn

Are scatter’d, and their Mouths are stopt with Dust.

 

XXVI

Oh, come with old Khayyam, and leave the Wise

To talk ; one thing is certain, that Life flies ;

   One thing is certain, and the Rest is Lies ;

The Flower that once has blown for ever dies.

 

XXVII

Myself when young did eagerly frequent

Doctor and Saint, and heard great Argument

   About it and about : but evermore

Came out by the same Door as in I went.

 

XXVIII

With them the Seed of Wisdom did I sow,

And with my own hand labour’d it to grow :

   And this was all the Harvest that

I reap’d — "I came like Water, and like Wind I go."

 

XXIX

Into this Universe, and why not knowing.

Nor whence, like Water willy-nilly flowing :

   And out of it, as Wind along the Waste,

I know not whither, willy-nilly blowing.

 

XXX

What, without asking, hither hurried whence ?

And, without asking, whither hurried hence !

   Another and another Cup to drown

The Memory of this Impertinence !

 

XXXI

Up from Earth’s Centre through the Seventh Gate

I rose, and on the Throne of Saturn sate.

   And many Knots unravel’d by the Road ;

But not the Knot of Human Death and Fate.

 

XXXII

There was a Door to which I found no Key :

There was a Veil past which I could not see :

   Some little Talk awhile of Me and Thee

There seem’d — and then no more of Thee and Me.

 

XXXIII

Then to the rolling Heav’n itself I cried,

Asking, "What Lamp had Destiny to guide

   Her little children stumbling in the Dark?"

And — "A blind Understanding ! " Heav’n replied.

 

XXXIV

Then to this earthen Bowl did I adjourn

My Lip the secret Well of Life to learn :

   And Lip to Lip it murmur’d — "While you live

Drink ! — for once dead you never shall return."

 

XXXV

I think the Vessel, that with fugitive

Articulation answer’d, once did live,

   And merry-make ; and the cold Lip I kiss’d

How many kisses might it take — and give !

 

XXXVI

For in the Market-place, one Dusk of Day,

I watch’d the Potter thumping his wet Clay :

   And with its all obliterated Tongue

It murmur’d — "Gently, Brother, gently, pray ! "

 

XXXVII

Ah, fill the Cup : — what boots it to repeat

How Time is slipping underneath our Feet :

   Unborn To-morrow and dead Yesterday,

Why fret about them if To-day be sweet !

 

XXXVIII

One Moment in Annihilation’s Waste,

One Moment, of the Well of Life to taste —

   The Stars are setting and the Caravan

Starts for the Dawn of Nothing — Oh, make haste !

 

XXXIX

How long, how long, in definite Pursuit

Of This and That endeavour and dispute ?

   Better be merry with the fruitful Grape

Than sadder after none, or bitter, Fruit.

 

XL

You know, my Friends, how long since in my House

For a new Marriage I did make Carouse :

   Divorced old barren Reason from my Bed,

And took the Daughter of the Vine to Spouse.

 

XLI

For ‘Is" and "Is-not" though with Rule and Line,

And "Up-and-down" without, I could define,

   I yet in all I only cared to know,

Was never deep in anything but — Wine.

 

XLII

And lately, by the Tavern Door agape,

Came stealing through the Dusk an Angel Shape

   Bearing a Vessel on his Shoulder ; and

He bid me taste of it ; and ‘twas — the Grape !

 

XLIII

The Grape that can with Logic absolute

The Two-and-Seventy jarring Sects confute :

   The subtle Alchemist that in a Trice

Life’s leaden Metal into Gold transmute.

 

XLIV

The mighty Mahmud, the victorious Lord,

That all the misbelieving and black Horde

   Of Fears and Sorrows that infest the Soul

Scatters and slays with his enchanted Sword.

 

XLV

But leave the Wise to wrangle, and with me

The Quarrel of the Universe let be :

   And, in some corner of the Hubbub coucht.

Make Game of that which makes as much of Thee.

 

XLVI

For in and out, above, about, below,

’Tis nothing but a Magic Shadow show,

   Play’d in a Box whose Candle is the Sun,

Round which we Phantom Figures come and go.

 

XLVII

And if the Wine you drink, the Lip you press.

End in the Nothing all Things end in — Yes —

   Then fancy while Thou art, Thou art but what

Thou shalt be — Nothing — Thou shalt not be less.

 

XLVIII

While the Rose blows along the River Brink,

With old Khayyam the Ruby Vintage drink :

   And when the Angel with his darker Draught

Draws up to Thee — take that, and do not shrink.

 

XLIX

’Tis all a Chequer-board of Nights and Days

Where Destiny with Men for Pieces plays :

   Hither and thither moves, and mates, and slays.

And one by one back in the Closet lays.

 

L

The Ball no Question makes of Ayes and Noes,

But Right or Left as strikes the Player goes ;

   And He that toss’d Thee down into the Field,

He knows about it all — He knows — HE knows !

 

LI

The Moving Finger writes ; and, having writ,

Moves on : nor all thy Piety nor Wit

   Shall lure it back to cancel half a Line,

Nor all Thy Tears wash out a Word of it.

 

LI

And that inverted Bowl we call The Sky,

Whereunder crawling coop’t we live and die,

   Lift not thy hands to It for help — for It

Rolls impotently on as Thou or I.

 

LIII

With Earth’s first Clay They did the last Man’s knead,

And then of the Last Harvest sow’d the Seed :

   Yea, the first Morning of Creation wrote

What the Last Dawn of Reckoning shall read.

 

LIV

I tell Thee this — When, starting from the Goal,

Over the shoulders of the flaming Foal

   Of Heav’n Parwm and Mushtara they flung,

In my predestined Plot of Dust and Soul.

 

LV

The Vine had struck a Fibre ; which about

If clings my Being — let the Sufi flout ;

   Of my Base Metal may be filed a Key,

That shall unlock the Door he howls without,

 

LVI

And this I know : whether the one True Light,

Kindle to Love, or Wrath consume me quite,

   One Glimpse of It within the Tavern caught

Better than in the Temple lost outright.

 

LVII

Oh, Thou, who did’st with Pitfall and with Gin

Beset the Road I was to wander in,

   Thou wilt not with Predestination round

Enmesh me, and impute my Fall to Sin?

 

LVIII

Oh, Thou, who Man of baser Earth did’st make.

And who with Eden did’st devise the Snake ;

   For all the Sin wherewith the Face of Man

Is blackened, Man’s Forgiveness give — and take !

 

KUZA— NAMA

 

LIX

Listen again. One Evening at the Close

Of Ramazan, ere the better Moon arose,

   In that old Potter’s Shop I stood alone

With the clay Population round in Rows.

 

LX

And, strange to tell, among the Earthen Lot

Some could articulate, while others not :

   And suddenly one more impatient cried —

"Who isthe Potter, pray, and who the Pot ?"

 

LXI

Then said another — "Surely not in vain

My substance from the common Earth was ta’en,

   That He who subtly wrought me into Shape

Should stamp me back to common Earth again."

 

LXII

Another said — "Why, ne’er a peevish Boy,

Would break the Bowl from which he drank in Joy ;

   Shall He that madethe Vessel in pure Love

And Fancy, in an after Rage destroy ! "

 

LXIII

None answer’d this ; but after Silence spake

A Vessel of a more ungainly Make :

   "They sneer at me for leaning all awry ;

What ! did the Hand then of the Potter shake ? "

 

LXIV

Said one — "Folks of a surly Tapster tell,

And daub his Visage with the Smoke of Hell ;

   They talk of some strict Testing of us— Pish !

He’s a Good Fellow, and ’twill all be well."

 

LXV

Then said another with a long drawn Sigh,

"My Clay with long oblivion is gone dry :

   But, fill me with the old familiar Juice,

Methinks I might recover by-and-bye ! "

 

LXVI

So while the Vessels one by one were speaking,

One spied the little Crescent all were seeking :

   And then they jogg’d each other, "Brother, Brother !

Hark to the Porter’s Shoulder-knot a-creaking ! "

 

LXVII

Ah, with the Grape my fading Life provide,

And wash my Body whence the Life has died.

   And in a Windingsheet of Vineleaf wrapt.

So bury me by some sweet Gardenside.

 

LXVIII

That ev’n my buried Ashes such a Snare

Of Perfume shall fling up into the Air,

   As not a True Believer passing by

But shall be overtaken unaware.

 

LXIX

Indeed the Idols I have loved so long

Have done my Credit in Men’s Eye much wrong :

   Have drown’d my Honour in a shallow Cup,

And sold my Reputation for a Song.

 

LXX

Indeed, indeed, Repentance oft before

I swore — but was I sober when I swore ?

   And then, and then came Spring, and Rose-in-hand

My thread-bare Penitence a-pieces tore.

 

LXXI

And much as Wine has play’d the Infidel,

And robb’d me of my Robe of Honour — well,

   I often wonder what the Vintners buy

One half so precious as the Goods they sell.

 

LXXII

Alas, that Spring should vanish with the Rose !

That Youth’s sweet-scented Manu-script should close !

   The Nightingale that in the Branches sang,

Ah, whence, and whither flown again, who knows !

 

LXXIII

Ah Love ! could thou and I with Fate conspire

To grasp this sorry Scheme of Things entire,

   Would not we shatter it to bits — and then

Re-mould it nearer to the Heart’s Desire.

 

LXXIV

Ah, Moon of my Delight who know’st no wane,

The moon of Heav’n is rising once again :

   How oft hereafter rising shall she look

Through this same Garden after me — in vain !

 

LXXV

And when Thyself with shining Foot shall pass

Among the Guests Star-scatter’d on the Grass,

   And in thy joyous Errand reach the Spot

Where I made one — turn down an empty Glass !

 

TAMAM SHUD.

 

 

 

 

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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 16:10

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Construite par un souverain turc des Qara Qoyyunlu ou « Moutons Noirs », Djahân Shâh (1439-67), achevée en 1465, la Mosquée Bleue de Tabriz se visite surtout pour son décor en mosaïque de céramique émaillée, l’un des plus beaux d’Iran. Le plan de la mosquée présente, par rapport aux plans habituels des mosquées dites persanes (une grande cour à ciel ouvert, bordée de salles de prières hypostyles, d’iwans et d’une salle à coupole), un plan inhabituel, qui s’expliquerait par le climat rude de la région : une grande salle à coupole est entourée sur trois côtés (nord, est, ouest) de galeries surmontées de voûtes ou de petites coupoles. Au nord, la mosquée est flanquée d’un portail d’entrée, admirablement décoré ; au sud, du mausolée à coupole de Djahân Shâh, autrefois tapissé de céramiques au bleu profond rehaussé de motifs peints en or. Dans la robe d’émail qui pare le portail et les murs intérieurs, les nuances de bleu prédominent, accompagnées de noir, de vert, de brun-rouge, d’or. Les motifs, aux lignes parfois en relief, sont essentiellement floraux, reprenant ou s’inspirant, sur un mode stylisé ou abstrait, de motifs chinois (œillets, pivoines, arbres, paon, phénix). La mosquée Bleue fut gravement endommagée par un tremblement de terre en 1779, laissée en ruine pendant plus de 150 ans (comme en témoignent les images d’archive ci-dessous), et restaurée à plusieurs reprises au XXe s.

  

 

La Mosquée Bleue à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle

 

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Le portail d'entrée.

  

 

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La salle de prière.

 

Les deux gravures sont tirées de Jane Dieulafoy, La Perse, la Chaldée et la Susiane, Paris, Hachette, 1887. 

Les deux photographies en Noir & Blanc sont tirées de Ernst Diez, Die Kunst der islamischen Völker, Berlin-Neubabelsberg, Akademische Verlagsgesellschaft Athenaion, 1915. 

 

 

Le portail d’entrée

 

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La salle de prière

 

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Le mausolée

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Photographies : Patrick Ringgenberg

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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 15:55

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Dans les environs de Yazd, Saryazd est une ville miniature fortifiée, toute en pisé et en briques, aujourd'hui inhabitée. D’époque qâdjâre, elle servit de refuge aux habitants des villages proches contre les attaques. Son architecture est exemplaire par la gestion de l’espace et des constructions, la densité du tissu construit, l’utilisation à la fois harmonieuse et fonctionnelle des volumes.

 

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Photographies : Patrick Ringgenberg.

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18 mars 2011 5 18 /03 /mars /2011 10:28

Peinture sur livre 3 (p. 470)-copie-1 

 

Spiritualité d'orientation mystique née parmi les Compagnons du Prophète Muhammad, le soufisme fut d'abord une pratique surtout ascétique, soutenue par le désir d'approfondir la foi et l'intériorité et de dépasser la religiosité communautaire. Dans les deux premiers siècles de l’Islam, le soufisme forma un mouvement discret et dispersé, parallèle aux courants théologiques et juridiques apparus aux VIIIe-IXe siècles. Il connut des grands maîtres au IXe siècle (Bistami, Junayd, Hallaj), et s’implanta de plus en plus profondément dans les sociétés au cours des siècles suivants, touchant toutes les couches sociales. Au XIe siècle, Ghazali réconcilia et fit une synthèse de la jurisprudence, de la théologie et de la spiritualité mystique, et au XIIIe siècle, deux grands maîtres écrivirent les « Sommes » du soufisme : Ibn Arabi (1165-1240), né en Andalousie et mort à Damas, auteur de l’immense Les Illuminations de La Mecque, et Rumi (1207-1273), né en Afghanistan et mort à Konya (Asie Mineure), qui consigna une spiritualité d’amour et de connaissance sous la forme de poèmes. Aux XIIIe-XIVe siècles, se constituèrent, principalement entre l’Irak et l’Asie centrale, des grandes confréries, organisées autour d’un maître fondateur, et qui, tout en se ramifiant en diverses tendances, se répandirent progressivement dans l’ensemble du monde musulman.

Aujourd’hui, le soufisme constitue une spiritualité fondamentale, partout présente dans les sociétés musulmanes : populaire ou philosophique, confrérique ou parfois solitaire, il véhicule non seulement une spiritualité fervente, ouverte et plus souple que la jurisprudence, mais incarne une vision du monde complexe et subtile, qui dans les siècles antérieurs a imprégné parfois profondément la poésie, la musique et certains arts visuels. 

 

 

Quelques maîtres orientaux

 

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Mausolée de Bistami (777-848), dans le Khorasan iranien : il fut l’un des plus grands maîtres des premiers temps du soufisme, enseignant une spiritualité d’ivresse à la fois solitaire et radicale. De haut en bas : cellule de méditation (VIIIe-IXe siècle), mosquée de 1120-1121, minaret de 1120-1121 (avec un décor de briques figurant des faucons aux ailes déployées et des Arbres de paradis), iwan de 1313-1314.

 

 

Brooklyn Museum - The Execution of Mansur Hallaj From the W

 

L’exécution de Hallaj, condamné à mort en 922 au terme d’un long procès, notamment pour sa sentence « Je suis la Vérité ». D’apparence scandaleuse, cette parole fut commentée par toute la tradition soufie postérieure, qui y a surtout vu l’affirmation de l’unité entre Dieu et le mystique : le « Je » n’était pas le « moi » de Hallaj, mais le « Je » divin s’exprimant à travers un mystique éteint en Dieu, uni en Lui comme la goutte d’eau à l’océan ou le papillon brûlant dans la flamme de l’Amour. Peinture indo-iranienne de 1600/1605.   

 

 

Derviches tourneurs

 

Fondé par Rumi au XIIIe siècle, les Mevlevis, surnommés les « Derviches tourneurs », sont la confrérie la plus célèbre en Occident, représentants emblématiques d’une tendance du soufisme recourant à la poésie, à la musique et à la danse pour exprimer des états et des vérités spirituels et métaphysiques. Le Mathnawi, œuvre  majeure de Rumi, est un poème rhapsodique de 25000 vers, un fleuve de contes racontant, pour tous, tous les aspects du soufisme : la quête, l’amour, l’homme, le mystère, Dieu. Cérémonie des Mevlevis, Tekke de Galata, Istanbul. 

 

 

Soufisme 2863 

Le tombeau de Hâfez à Shiraz. Poète mystique du XIVe siècle, il est le maître insurpassé du ghazal ou poème lyrique. Son divan d’environ 500 poèmes condense une spiritualité de caractère mystique, à travers une foison de symboles à l’allure parfois « profane » (la femme, le vin, etc.), et en évoquant toutes les facettes de l’amour. Toujours lu et chanté aujourd’hui, le divan de Hâfez a contribué, au cours des siècles, à diffuser et nourrir une sensibilité mystique dans la société iranienne.

 

 

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Mausolée de N’imat Allâh Vali (v. 1329/31-1430-31) à Mâhân (province de Kerman), fondateur d’une confrérie mystique parmi les plus importantes aujourd’hui en Iran. De haut en bas : vue générale du mausolée fondé au XVe siècle, coupole abritant la tombe du saint, calligraphie d’époque safavide dans une chambre de méditation.

  

 

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Portrait de Nur Ali Shâh (XVIIIe siècle), un maître à l’origine d’un renouveau du soufisme, relégué au second plan par la conversion de l’Iran au chiisme au début du XVIe siècle, et qui plaça la vénération des Imams descendants d’Ali au cœur de sa piété et de sa mystique. Sur ce portrait de l’époque qâdjâre, Nur Ali Shâh est représenté avec un kashkul, le bol à aumône des derviches, signe de pauvreté et possible évocation de la coupe de vin mystique, et avec une hache, protection contre les dangers de la route et symbole de la guerre spirituelle contre les passions.

 

 

Khânaqâh. 

Khânaqâh (ou khânqâh), Boukhara (Ouzbékistan), 1619-20. Le khânaqâh, parfois improprement appelé « couvent de derviches », est un édifice consacré aux rituels, aux retraites, à l’enseignement d’une confrérie soufie. Leur développement et construction au cœur des villes témoigne, historiquement, de l’implantation du soufisme dans la vie et la piété communautaires.

 

 

La voie spirituelle

 

The Mantiq al-tair 

Illustration de La conférence des oiseaux de Attar (XIIe-XIIIe siècle). Peinture sur livre, Ispahan, vers 1600. Célèbre livre de poésie mystique persane, La conférence des oiseaux raconte le voyage vers Dieu sous forme allégorique : des oiseaux partent à la recherche d’un oiseau mythique, le Simorgh, figure de la Divinité.

 

 

Miraj by Sultan Muhammad

 

Le mi’râdj ou voyage céleste du Prophète Muhammad (voir : Mi'râdj Nâmeh : l'Ascension céleste du Prophète, peinte au XVe siècle ), illustré dans un livre de Nezâmi (Khamseh), peint à Tabriz en 1539-1543. Cette ascension surnaturelle, de la terre à la lumière divine, constitue pour les mystiques l’archétype du voyage vers Dieu sur l’échelle de l’initiation.  

 

 Tapis persan corrigé

 

Pour les soufis, le monde est un tapis de beauté qui révèle la Beauté divine, tout en cachant son essence. Tout comme les nœuds colorés du tapis masquent les fils de chaîne sur lesquels ils sont noués, de même le monde est un univers coloré de nœuds, de formes et de vie, liés aux fils – invisibles et essentiels – de la présence divine. Tapis à médaillon et au décor animalier. Tabriz, début du XVIIe siècle. Musée du Tapis, Téhéran.

 

 

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Le monde et l'homme sont des miroirs créés par la Divinité pour pouvoir S'y mirer dans l'infinité de ses qualités et de ses possibilités. Le pur miroir de Dieu, pour le soufis, est l'homme qui a purifié son âme des passions et qui, comme le plus parfait des miroirs, s'unit à l'Image divine qu'il reflète. Reflet de la mosquée Nasir ol-Molk dans son bassin (Shiraz, XIXe siècle).

 

 

Page 105 n°1

 

Page 105 n°2

 

Pour la vision mystique, l’univers, de la terre à Dieu, est un jeu gradué de voilements et de dévoilements: toute pensée se fonde ainsi sur la relation entre l’apparent et le caché, la hiérarchie du sens littéral (exotérique) et du sens spirituel (ésotérique), l’interaction entre le visible et l’invisible. « Jour » et « contre-jour » des fenêtres ajourées de la mosquée Lotfollâh, Ispahan, 1602-1619.

 

 

Soufisme 5394

 

Pour des soufis comme Rumi ou Ibn Arabi, la beauté féminine est le symbole le plus transparent de la Beauté divine et une voie de contemplation pour accéder à l’Invisible. Peinture murale du palais Ali Qâpu, Ispahan, XVIIe s.

 

 

Pour en savoir plus : Le soufisme

 

Photographies : Patrick Ringgenberg et Wikimedia Commons.

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17 mars 2011 4 17 /03 /mars /2011 20:21

 

Extrait de Vers Ispahan, de Pierre Loti, paru en 1904. 

  

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Sur les traces de Pierre Loti, 100 après le voyage de l'écrivain français : Vers Ispahan, sur les traces de Pierre Loti

  

  

  

Samedi, 12 mai.

 

Départ au lever du jour, enfin pour Ispahan!

 

 Une heure de route, dans un sinistre petit désert, aux ondulations d'argile brune,--qui sans doute est placé là pour préparer l'apparition de la ville d'émail bleu, et de sa fraîche oasis.

 

 Et puis, avec un effet de rideau qui se lève au théâtre, deux collines désolées s'écartent devant nous et se séparent; alors un éden, qui était derrière, se révèle avec lenteur. D'abord des champs de larges fleurs blanches qui, après la monotonie terreuse du désert, semblent éclatants comme de la neige. Ensuite une puissante mêlée d'arbres,--des peupliers, des saules, des yeuses, des platanes,--d'où émergent tous les dômes bleus et tous les minarets bleus d'Ispahan!... C'est un bois et c'est une ville; cette verdure de mai, plus exubérante encore que chez nous, est étonnamment verte; mais surtout cette ville bleue, cette ville de turquoise et de lapis, dans la lumière du matin, s'annonce invraisemblable et charmante autant qu'un vieux conte oriental.

 

 Les myriades de petites coupoles en terre rosée sont là aussi parmi les branches. Mais tout ce qui monte un peu haut dans le ciel, minarets sveltes et tournés comme des fuseaux, dômes tout ronds, ou dômes renflés comme des turbans et terminés en pointe, portiques majestueux des mosquées, carrés de muraille qui se dressent percés d'une ogive colossale, tout cela brille, étincelle dans des tons bleus, si puissants et si rares que l'on songe à des pierres fines, à des palais en saphir, à d'irréalisables splendeurs de féerie. Et au loin, une ceinture de montagnes neigeuses enveloppe et défend toute cette haute oasis, aujourd'hui délaissée, qui fut en son temps un des centres de la magnificence et du luxe sur la Terre.

 

 Ispahan!... Mais quel silence aux abords!... Chez nous, autour d'une grande ville, il y a toujours des kilomètres de gâchis enfumé, des charbons, de tapageuses machines en fonte, et surtout des réseaux de ces lignes de fer qui établissent la communication affolée avec le reste du monde.--Ispahan, seule et lointaine dans son oasis, semble n'avoir même pas de routes. De grands cimetières abandonnés où paissent des chèvres, de limpides ruisseaux qui courent librement partout et sur lesquels on n'a même pas fait de pont, des ruines d'anciennes enceintes crénelées, et rien de plus. Longtemps nous cherchons un passage, parmi les débris de remparts et les eaux vives, pour ensuite nous engager entre des murs de vingt pieds de haut, dans un chemin droit et sans vue, creusé en son milieu par un petit torrent. C'est comme une longue souricière, et cela débouche enfin sur une place où bourdonne la foule. Des marchands, des acheteurs, des dames-fantômes, des Circassiens en tunique serrée, des Bédouins de Syrie venus avec les caravanes de l'Ouest (têtes énormes, enroulées de foulards), des Arméniens, des Juifs... Par terre, à l'ombre des platanes, les tapis gisent par monceaux, les couvertures, les selles, les vieux burnous ou les vieux bonnets; des ânons, en passant, les piétinent,--et nos chevaux aussi, qui prennent peur. Cependant, ce n'est pas encore la ville aux minarets bleus. Ce n'est pas la vraie Ispahan, que nous avions aperçue en sortant du désert, et qui nous avait semblé si proche dans la limpidité du matin; elle est à une lieue plus loin, au delà de plusieurs champs de pavots et d'une rivière très large. Ici, ce n'est que le faubourg arménien, le faubourg profane où les étrangers à l'Islam ont le droit d'habiter. Et ces humbles quartiers, pour la plupart en ruines, où grouille une population pauvre, représentent les restes de la Djoulfa qui connut tant d'opulence à la fin du XVIe siècle, sous Chah-Abbas. (On sait comment ce grand empereur,--par des procédés un peu violents, il est vrai,--avait fait venir de ses frontières du Nord toute une colonie arménienne pour l'implanter aux portes de la capitale, mais l'avait ensuite comblée de privilèges, si bien que ce faubourg commerçant devint une source de richesse pour l'Empire. Aux siècles d'après, sous d'autres Chahs, les Arméniens, qui s'étaient rendus encombrants, se virent pressurés, persécutés, amoindris de toutes les manières[5]. De nos jours, sous le Vizir actuel de l'Irak, ils ont cependant recouvré le droit d'ouvrir leurs églises et de vivre en paix).

 

 On nous presse de rester à Djoulfa: les chrétiens, nous dit-on, ne sont pas admis à loger dans la sainte Ispahan. Nos chevaux, d'ailleurs, ne nous y conduiront point, leur maître s'y refuse; ça n'est pas dans le contrat, et puis-ça ne se fait jamais. Des Arméniens s'avancent pour nous offrir de nous louer des chambres dans leurs maisons. Nous sommes là, nos bagages et nos armes par terre, au milieu de la foule, qui de plus en plus nous cerne et s'intéresse.--Non; moi je tiens à habiter la belle ville bleue; je suis venu exprès; en dehors de cela, je ne veux rien entendre! Qu'on me procure des mules, des ânes, n'importe quoi, et allons-nous-en de ce mercantile faubourg, digne tout au plus des infidèles.

 

 Les mules qu'on m'amène sont de vilaines bêtes rétives, je l'avais prévu, qui jettent deux ou trois fois leur charge par terre. Les gens, du reste, regardent nos préparatifs de départ avec des airs narquois, des airs de dire: On les mettra à la porte et ils nous reviendront. Ça ne fait rien! En route, par les petits sentiers, les petites ruelles, où passe toujours quelque ruisseau d'eau vive, issu des neiges voisines. Bientôt nous nous retrouvons dans les blés ou les pavots en fleurs. Et la voici, cette rivière d'Ispahan, qui coule peu profonde sur un lit de galets; elle pourrait cependant servir de voie de communication, si, au lieu de se rendre à la mer, elle n'allait s'infiltrer dans les couches souterraines et finir par se jeter dans ce lac, perdu au milieu des solitudes, que nous avons aperçu au commencement du voyage; sur ses bords, sèchent au soleil des centaines de ces toiles murales, qui s'impriment ici de dessins en forme de porte de mosquée et puis qui se répandent dans toute la Perse et jusqu'en Turquie.

 

 C'est un pont magnifique et singulier qui nous donne accès dans la ville; il date de Chah-Abbas, comme tout le luxe d'Ispahan; il a près de trois cents mètres de longueur et se compose de deux séries superposées d'arcades ogivales, en briques grises, rehaussées de bel émail bleu. En même temps que nous, une caravane fait son entrée, une très longue caravane, qui arrive des déserts de l'Est et dont les chameaux sont tous coiffés de plumets barbares. Des deux côtés de la voie qui occupe le milieu du pont, des passages, pour les gens à pied, s'abritent sous de gracieuses arcades ornées de faïences, et ressemblent à des cloîtres gothiques.

 

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 Toutes les dames-fantômes noires, qui cheminent dans ces promenoirs couverts, ont un bouquet de roses à la main. Des roses, partout des roses. Tous les petits marchands de thé ou de sucreries postés sur la route ont des roses plein leurs plateaux, des roses piquées dans la ceinture, et les mendiants pouilleux accroupis sous les ogives tourmentent des roses dans leurs doigts.

 

 Les dômes bleus, les minarets bleus, les donjons bleus commencent de nous montrer le détail de leurs arabesques, pareilles aux dessins des vieux tapis de prière. Et, dans le ciel merveilleux, des vols de pigeons s'ébattent de tous côtés au-dessus d'Ispahan, se lèvent, tourbillonnent, puis se posent à nouveau sur les tours de faïence.

 

 Le pont franchi, nous trouvons une avenue large et droite, qui est pour confondre toutes nos données sur les villes orientales. De chaque côté de la voie, d'épais buissons de roses forment bordure; derrière, ce sont des jardins où l'on aperçoit, parmi les arbres centenaires, des maisons ou des palais, en ruines peut-être, mais on ne sait trop, tant la feuillée est épaisse. Ces massifs de rosiers en pleine rue, que les passants peuvent fourrager, ont fleuri avec une exubérance folle, et, comme c'est l'époque de la cueillette pour composer les parfums, des dames voilées sont là dedans, ciseaux en main, qui coupent, qui coupent, qui font tomber une pluie de pétales; il y à de pleines corbeilles de roses posées de côté et d'autre, et des montagnes de roses par terre... Qu'est-ce qu'on nous racontait donc à Djoulfa, et comment serions-nous mal accueillis, dans cette ville des grands arbres et des fleurs, qui est si ouverte et où les gens nous laissent si tranquillement arriver?

 

 Mais l'enfermement, l'oppression des ruines et du mystère nous attendaient au premier détour du chemin; tout à coup nous nous retrouvons, comme à Chiraz, dans le labyrinthe des ruelles désertes, sombres entre de grands murs sans fenêtres, avec des immondices par terre, des carcasses, des chiens morts. Tout est inhabité, caduc et funèbre; çà et là, des parois éventrées nous laissent voir des maisons, bonnes tout au plus pour les revenants ou les hiboux. Et, dans l'éternelle uniformité grise des murailles, les vieilles portes toujours charmantes, aux cadres finement émaillés, sèment en petites parcelles bleues leurs mosaïques sur le sol, comme les arbres sèment leurs feuilles en automne. Il fait chaud et on manque d'air, dans ces ruines où nous marchons à la débandade, perdant de vue plus d'une fois nos bêtes entêtées qui ne veulent pas suivre. Nous marchons, nous marchons, sans trop savoir nous-mêmes où nous pourrons bien faire tête, notre guide à présent n'ayant pas l'air beaucoup plus rassuré que les Arméniens de Djoulfa sur l'accueil que l'on nous réserve. Essayons dans les caravansérails d'abord, et, si l'on nous refuse, nous verrons ensuite chez les habitants!...

 

 Sans transition, nous voici au milieu de la foule, dans la pénombre et la fraîcheur; nous venons d'entrer sous les grandes nefs voûtées des bazars. La ville n'est donc pas morte dans tous ses quartiers, puisqu'on peut y rencontrer encore un grouillement pareil. Mais il fait presque noir, et toute cette agitation de marchands en burnous, de dames-fantômes, de cavaliers, de caravanes, qui se révèle ainsi d'un seul coup, après tant de ruines et de silence, au premier abord paraît à moitié fantastique.

 

 C'est un monde, ces bazars d'Ispahan, qui furent à leur époque les plus riches marchés de l'Asie. Leurs nefs de briques, leurs séries de hautes coupoles, se prolongent à l'infini, se croisent en des carrefours réguliers, ornés de fontaines, et, dans leur délabrement, restent grandioses. Des trous, des cloaques, des pavés pointus où l'on glisse; péniblement nous avançons, bousculés par les gens, par les bêtes, et sans cesse préoccupés de nos mules de charge, qui se laissent distancer dans la mêlée étrange.

 

 Les caravansérails s'ouvrent le long de ces avenues obscures, et y jettent chacun son flot de lumière. Ils ont tous leur cour à ciel libre, où les voyageurs fument le kalyan à l'ombre de quelque vieux platane, auprès d'une fontaine jaillissante, parmi des buissons de roses roses et d'églantines blanches; sur ces jardins intérieurs, deux ou trois étages de petites chambres pareilles prennent jour par des ogives d'émail bleu.

 

 Nous nous présentons à la porte de trois, quatre, cinq caravansérails, où la réponse invariable nous est faite, que tout est plein.

 

 En voici un cependant où il n'y a visiblement personne; mais quel bouge sombre et sinistre, au fond d'un quartier abandonné qui s'écroule!--Tant pis! Il est midi passé, nous mourons de faim, nous n'en pouvons plus, entrons là.--D'ailleurs, nos mules et nos muletiers de Djoulfa, refusant d'aller plus loin, jettent tout sur le pavé, devant la porte, dans la rue déserte et de mauvaise mine où il fait presque nuit sous l'épaisseur des voûtes.--«Tout est plein,» nous répond l'hôte avec un mielleux sourire... Alors, que faire?...

 

 Un vieil homme à figure futée, qui depuis un instant nous suivait, s'approche pour me parler en confidence: «Un seigneur, qui se trouve dans la gêne, me dit-il à l'oreille, l'a chargé de louer sa maison. Un peu cher peut-être, cinquante tomans (deux cent cinquante francs) par mois; cependant, si je veux voir...» Et il m'emmène loin, très loin, à travers une demi-lieue de ruines et de décombres, pour m'ouvrir enfin, au bout d'une impasse, une porte vermoulue qui a l'air de donner dans un caveau de cimetière...

 

 Oh! l'idéale demeure! Un jardin, ou plutôt un nid de roses: des rosiers élancés et hauts comme des arbres; des rosiers grimpants qui cachent les murailles sous un réseau de fleurs. Et, au fond, un petit palais des Mille et une Nuits, avec une rangée de colonnes longues et frêles, en ce vieux style persan qui s'inspire encore de l'architecture achéménide et des élégances du roi Darius. A l'intérieur, c'est de l'Orient ancien et très pur; une salle élevée, qui jadis fut blanche et or, aujourd'hui d'un ton d'ivoire rehaussé de vermeil mourant; au plafond, des mosaïques en très petites parcelles de miroir, d'un éclat d'argent terni, et puis des retombées de ces inévitables ornements des palais de la Perse, qui sont comme des grappes de stalactites ou des amas d'alvéoles d'abeilles. Des divans garnis d'une soie vert jade, aux dessins d'autrefois imitant des flammes roses. Des coussins, des tapis de Kerman et de Chiraz. Dans les fonds, des portes, au cintre comme frangé de stalactites, donnant sur de petits lointains où il fait noir. En tout cela, un inquiétant charme de vétusté, de mystère et d'aventure. Et le parfum des roses du jardin, mêlé aux senteurs d'on ne sait quelles essences de harem, dont les tentures sont imprégnées...

 

[…]

 

Après avoir suivi plusieurs ruelles tortueuses, au milieu des trous et des ruines, nous retombons bientôt dans l'éternelle pénombre des bazars. La nef où nous voici entrés est celle des tailleurs; les burnous, les robes bleues, les robes vertes, les robes de cachemire chamarré, se cousent et se vendent là dans une sorte de cathédrale indéfiniment longue, qui a bien trente ou quarante pieds de haut. Et une ogive tout ornée de mosaïques d'émail, une énorme ogive, ouverte depuis le sol jusqu'au sommet de la voûte, nous révèle soudain cette place d'Ispahan, qui n'a d'égale dans aucune de nos villes d'Europe, ni comme dimensions, ni comme magnificence. C'est un parfait rectangle, bordé d'édifices réguliers, et si vaste que les caravanes, les files de chameaux, les cortèges, tout ce qui le traverse en ce moment, sous le beau soleil et le ciel incomparable, y semble perdu; les longues nefs droites des bazars en forment essentiellement les quatre côtés, avec leurs deux étages de colossales ogives murées, d'un gris rose, qui se suivent en séries tristes et sans fin; mais, pour interrompre cette rectitude trop absolue dans les lignes, des monuments étranges et superbes, émaillés de la tête au pied, resplendissent de différents côtés comme de précieuses pièces de porcelaine. D'abord, au fond là-bas, dans un recul majestueux et au centre de tout, c'est la mosquée Impériale entièrement en bleu lapis et bleu turquoise, ses dômes, ses portiques, ses ogives démesurées, ses quatre minarets qui pointent dans l'air comme des fuseaux géants. Au milieu de la face de droite, c'est le palais du grand empereur, le palais du Chah-Abbas, dont la svelte colonnade, en vieux style d'Assyrie, surélevée par une sorte de piédestal de trente pieds de haut, se découpe dans le vide comme une chose aérienne et légère. Sur la face où nous sommes, ce sont les minarets et les coupoles d'émail jaune de l'antique mosquée du Vendredi, l'une des plus vieilles et des plus saintes de l'Iran. Ensuite, un peu partout, dans les lointains, d'autres dômes bleus se mêlent aux cimes des platanes, d'autres minarets bleus, d'autres donjons bleus, autour desquels des vols de pigeons tourbillonnent. Et enfin, aux plans extrêmes, les montagnes entourent l'immense tableau d'une éclatante dentelure de neiges.

 

Place Naqsh-e Djahan

 

 En Perse où, de temps immémorial, les hommes se sont livrés à de prodigieux travaux d'irrigation pour fertiliser leurs déserts, rien ne va sans eaux vives; donc, le long des côtés de cette place grandiose, dans des conduits de marbre blanc, courent de clairs ruisseaux, amenés de très loin, qui entretiennent une double allée d'arbres et de buissons de roses. Et là, sous des tendelets, quantité d'indolents rêveurs fument des kalyans et prennent du thé; les uns accroupis sur le sol, d'autres assis sur des banquettes, qu'ils ont mises en travers, par-dessus le ruisseau pour mieux sentir la fraîcheur du petit flot qui passe. Des centaines de gens et de bêtes de toute sorte circulent sur cette place, sans arriver à la remplir tant elle est grande; le centre demeure toujours une quasi-solitude, inondée de lumière. De beaux cavaliers y paradent au galop,--ce galop persan, très ramassé, qui donne au cou du cheval la courbure d'un cou de cygne. Des groupes d'hommes en turban sortent des mosquées après l'office du matin, apparaissent d'abord dans l'ombre des grands portiques follement bleus, et puis se dispersent au soleil. Des chameaux processionnent avec lenteur; des théories de petits ânes trottinent, chargés de volumineux fardeaux. Des dames-fantômes se promènent, sur leurs ânesses blanches, qui ont des houssines tout à fait pompeuses, en velours brodé et frangé d'or.--Cependant, combien seraient pitoyables cette animation, ces costumes d'aujourd'hui, auprès de ce que l'on devait voir ici même, lorsque régnait le grand empereur, et que le faubourg de Djoulfa regorgeait de richesses! En ce temps-là, tout l'or de l'Asie affluait à Ispahan; les palais d'émail y poussaient aussi vite que l'herbe de mai; et les robes de brocart, les robes lamées se portaient couramment dans la rue, ainsi que les aigrettes de pierreries. Quand on y regarde mieux, quel délabrement dans tous ces édifices, qui, au premier aspect, jouent encore la splendeur!--Là-haut, cette belle colonnade aérienne de Chah-Abbas est toute déjetée, sous la toiture qui commence de crouler. Du côté où soufflent les vents d'hiver, tous les minarets des mosquées, tous les dômes sont à moitié dépouillés de leurs patientes mosaïques de faïence et semblent rongés d'une lèpre grise; avec l'incurie orientale, les Persans laissent la destruction s'accomplir; et d'ailleurs tout cela, de nos jours, serait irréparable: on n'a plus le temps ni l'argent qu'il faudrait, et le secret de ces bleus merveilleux est depuis longues années perdu. Donc, on ne répare rien, et cette place unique au monde, qui a déjà plus de trois cents ans, ne verra certainement pas finir le siècle où nous venons d'entrer.

 

 De même que Chiraz était la ville de Kerim-Khan, Ispahan est la ville de Chah-Abbas. Avec cette facilité qu'ont eue de tout temps les souverains de la Perse à changer de capitale, ce prince, vers l'an 1565, décida d'établir ici sa cour, et de faire de cette ville, déjà si vieille et du reste à peu près anéantie depuis le passage effroyable de Tamerlan, quelque chose qui étonnerait le monde. A une époque où, même en Occident, nous en étions encore aux places étroites et aux ruelles contournées, un siècle avant que fussent conçues les orgueilleuses perspectives de Versailles, cet Oriental avait rêvé et créé des symétries grandioses, des déploiements d'avenues que personne après lui n'a su égaler. L'Ispahan nouvelle qui sortit de ses mains était au rebours de toutes les idées d'alors sur le tracé des plans, et aujourd'hui ses ruines font reflet d'une anomalie sur cette terre persane.

 

 Il me semblerait naturel, comme j'en avais l'habitude à Chiraz, de m'asseoir à l'ombre, parmi ces gens si paisibles, qui tiennent une rose entre leurs doigts; mais ma garde d'honneur me gêne, et puis cela ne se fait pas ici, paraît-il: on me servirait mon thé avec dédain, et le kalyan me serait refusé.

 

 Continuons donc de marcher, puisque la douce flânerie des musulmans m'est interdite.

 

 Voyageurs-2185.JPGRasant les bords de la place, pour éviter le petit Sahara du centre, longeant les alignements sans fin des grandes arcades murées, que je m'approche au moins de la mosquée Impériale, dont la porte gigantesque, tout là-bas, m'attire comme l'entrée magique d'un gouffre bleu! A mesure que nous avançons, les minarets et le dôme du sanctuaire profond,--toutes choses qui sont plus loin, derrière le parvis, dans une zone sacrée et défendue,--ont l'air de s'affaisser pour disparaître, tandis que monte toujours davantage cet arceau du porche, cette ogive aux dimensions d'arc triomphal, dans son carré de mur tout chamarré de faïences à reflets changeants. Lorsqu'on arrive sous ce porche immense, on voit comme une cascade de stalactites bleues, qui tombe du haut des cintres; elle se partage en gerbes régulières, et puis en myriades symétriques de gouttelettes, pour glisser le long des murailles intérieures, qui sont merveilleusement brodées d'émaux bleus, verts, jaunes et blancs. Ces broderies d'un éclat éternel représentent des branches de fleurs, enlacées à de fines inscriptions religieuses blanches, par-dessus des fouillis d'arabesques en toutes les nuances de turquoise. Les cascades, les traînées de stalactites ou d'alvéoles, descendues de la voûte, coulent et s'allongent jusqu'à des colonnettes, sur quoi elles finissent par reposer, formant ainsi des séries de petits arceaux, dentelés délicieusement, qui s'encadrent, avec leurs harmonieuses complications, sous le gigantesque arceau principal. L'ensemble de cela, qui est indescriptible d'enchevêtrement et de magnificence, dans des couleurs de pierreries, produit une impression d'unité et de calme, en même temps qu'on se sent enveloppé là de fraîche pénombre. Et, au fond de ce péristyle, s'ouvre la porte impénétrable pour les chrétiens, la porte du saint lieu, qui est large et haute, mais que l'on dirait petite, tant sont écrasantes les proportions de l'ogive d'entrée; elle plonge dans des parois épaisses, revêtues d'émail couleur lapis; elle a l'air de s'enfoncer dans le royaume du bleu absolu et suprême.

 

  

[…]

 

Lundi, 14 mai.

 

 Le Chah-Abbas voulut aussi dans sa capitale d'incomparables jardins et de majestueuses allées. L'avenue de Tscharbag, qui est l'une des voies conduisant à Djoulfa et qui fait suite à ce pont superbe par lequel nous sommes entrés le premier jour, fut en son temps une promenade unique sur la terre, quelque chose comme les Champs-Élysées d'Ispahan: une quadruple rangée de platanes, longue de plus d'une demi-lieue, formant trois allées droites; l'allée du centre, pour les cavaliers et les caravanes, pavée de larges dalles régulières; les allées latérales, bordées, dans toute leur étendue, de pièces d'eau, de plates-bandes fleuries, de charmilles de roses; et, des deux côtés, sur les bords, des palais ouverts, aux murs de faïence, aux plafonds tout en arabesques et en stalactites dorées. A l'époque où resplendissait chez nous la cour du Roi-Soleil, la cour des Chahs de Perse était sa seule rivale en magnificence; Ispahan, près d'être investie par les barbares de l'Est, atteignait l'apogée de son luxe, de ses raffinements de parure, et le Tscharbag était un rendez-vous d'élégances telles que Versailles même n'en dut point connaître. Aux heures de parade, les belles voilées envahissaient les balcons des palais, pour regarder les seigneurs caracoler sur les dalles blanches, entre les deux haies de rosiers arborescents qui longeaient l'avenue. Les chevaux fiers, aux harnais dorés, devaient galoper avec ces attitudes précieuses, ces courbures excessives du col que les Persans de nos jours s'étudient encore à leur donner. Et les cavaliers à fine taille portaient très serrées, très collantes, leurs robes de cachemire ou de brocart d'or sur lesquelles descendaient leurs longues barbes teintes; ils avaient des bagues, des bracelets, des aigrettes à leur haute coiffure, ils étincelaient de pierreries; les fresques et les miniatures anciennes nous ont transmis le détail de leurs modes un peu décadentes, qui cadraient bien avec le décor du temps, avec l'ornementation exquise et frêle des palais, avec l'éternelle transparence de l'air et la profusion des fleurs.

 

 Le Tscharbag, tel qu'il m'apparaît au soleil de ce matin de mai, est d'une indicible mélancolie, voie de communication presque abandonnée entre ces deux amas de ruines, Ispahan et Djoulfa. Les platanes, plus de trois fois centenaires, y sont devenus des géants qui se meurent, la tête découronnée; les dalles sont disjointes et envahies par une herbe funèbre. Les pièces d'eau se dessèchent ou bien se changent en mares croupissantes; les plates-bandes de fleurs ont disparu et les derniers rosiers tournent à la broussaille sauvage. Entre qui veut dans les quelques palais restés debout, dont les plafonds délicats tombent en poussière et où les Afghans, par fanatisme, ont brisé dès leur arrivée le visage de toutes les belles dames peintes sur les panneaux de faïence. Avec ses allées d'arbres qui vivent encore, ce Tscharbag, témoin du faste d'un siècle si peu distant du nôtre, est plus nostalgique cent fois que les débris des passés très lointains.

 

 * * * * *

 

 Rentrés dans Ispahan, au retour de notre visite à la grande avenue morne, nous repassons par les bazars, qui sont toujours le lieu de la fraîcheur attirante et de l'ombre. Là, mon escorte me conduit d'abord chez les gens qui tissent la soie, qui font les brocarts pour les robes de cérémonie, et les taffetas; cela se passe dans une demi-nuit, les métiers tendus au fond de tristes logis en contre-bas qui ne prennent de lumière que sur la rue voûtée et sombre. Et puis, chez ceux qui tissent le coton récolté dans l'oasis alentour, et chez ceux qui l'impriment, par des procédés séculaires, au moyen de grandes plaques de bois gravées; c'est aussi dans une quasi-obscurité souterraine que se colorient ces milliers de panneaux d'étoile (représentant toujours des portiques de mosquée), qui, de temps immémorial, vont ensuite se laver dans la rivière, et sécher au beau soleil, sur les galets blancs des bords.

 

 Nous terminons par le quartier des émailleurs de faïence, qui travaillent encore avec une grande activité à peinturlurer, d'après les vieux modèles inchangeables, des fleurs et des arabesques sur les briques destinées aux maisons des Persans de nos jours. Mais ni les couleurs ni l'émail ne peuvent être comparés à ceux des carreaux anciens; les bleus surtout ne se retrouvent plus, ces bleus lumineux et profonds, presque surnaturels, qui dans le lointain, font ressembler à des blocs de pierre précieuse les coupoles des vieilles mosquées. Le Chah-Abbas, qui avait tant vulgarisé l'art des faïences, faisait venir du fond de l'Inde ou de la Chine des cobalts et des indigos rares, que l'on cuisait par des procédés aujourd'hui perdus. Il avait aussi mandé d'Europe et de Pékin des maîtres dessinateurs, qui, malgré le Coran, mêlèrent à la décoration persane des figures humaines.--Et c'est pourquoi, dans les palais de ce prince, sur les panneaux émaillés, on voit des dames de la Renaissance occidentale, portant fraise à la Médicis, et d'autres qui ont de tout petits yeux tirés vers les tempes et minaudent avec une grâce chinoise.

 

 Mes deux soldats à bâtons et mon beau cosaque galonné m'ennuyaient vraiment beaucoup. Cet après-midi, je me décide à les remercier pour circuler seul. Et, quoi qu'on m'en ait dit, je tente de m'asseoir, maintenant que je commence à être connu dans Ispahan, sur l'une des petites banquettes des marchands de thé, au bord d'un des frais ruisseaux de la place Impériale, du côté de l'ombre. J'en étais certain: on m'apporte de très bonne grâce ma tasse de thé miniature, mon kalyan et une rose; avec mes amis les musulmans, si l'on s'y prend comme il faut, toujours on finit par s'entendre.

 

 Le soleil de mai, depuis ces deux ou trois jours, devient cuisant comme du feu, rendant plus désirables la fraîcheur de cette eau courante devant les petits cafés, et le repos à l'abri des tendelets ou des jeunes arbres. Il est deux heures; au milieu de l'immense place, dévorée de clarté blanche, restent seulement quelques ânes nonchalants étendus sur la poussière et quelques chameaux accroupis. Aux deux extrémités de ce lieu superbe et mort, se faisant face de très loin, les deux grandes mosquées d'Ispahan étincellent en pleine lumière, avec leurs dômes tout diaprés et leurs étonnants fuseaux enroulés d'arabesques: l'une, la très antique et la très sainte, la mosquée du Vendredi, habillée de jaune d'or que relève un peu de vert et un peu de noir; l'autre, la reine de tous les bleus, des bleus intenses et des pâles bleus célestes, la mosquée Impériale.

 

 Quand commence de baisser le soleil, je prends le chemin de l'antique école de théologie musulmane, appelée l'École de la Mère du Chah, le prince D... ayant eu la bonté de me donner un introducteur pour me présenter au prêtre qui la dirige.

 

 L'avenue large et droite qui y conduit, inutile de demander qui l'a tracée: c'est le Chah-Abbas, toujours le Chah-Abbas; à Ispahan, tout ce qui diffère des ruelles tortueuses coutumières aux villes de Perse, fut l'oeuvre de ce prince. La belle avenue est bordée par des platanes centenaires, dont on a émondé les branches inférieures, à la mode persane, pour faire monter plus droit leurs troncs blancs comme de l'ivoire, leur donner l'aspect de colonnes, épanouies et feuillues seulement vers le sommet. Et des deux côtés de la voie s'ouvrent quantité de portiques délabrés, qui eurent jadis des cadres de faïence, et que surmontent les armes de l'Iran: devant le soleil, un lion tenant un glaive.

 

 Voyageurs 7491Cette université--qui date de trois siècles et où le programme des études n'a pas varié depuis la fondation--a été construite avec une magnificence digne de ce peuple de penseurs et de poètes, où la culture de l'esprit fut en honneur depuis les vieux âges. On est ébloui dès l'abord par le luxe de l'entrée; dans une muraille lisse, en émail blanc et émail bleu, c'est une sorte de renfoncement gigantesque, une sorte de caverne à haute ouverture ogivale, en dedans toute frangée d'une pluie de stalactites bleues et jaunes. Quant à la porte elle-même, ses deux battants de cèdre, qui ont bien quinze ou dix-huit pieds de hauteur, sont entièrement revêtus d'un blindage d'argent fin, d'argent repoussé et ciselé, représentant des entrelacs d'arabesques et de roses, où se mêlent des inscriptions religieuses en vermeil; ces orfèvreries, bien entendu, ont subi l'injure du temps et de l'invasion afghane; usées, bossuées, arrachées par place, elles évoquent très mélancoliquement la période sans retour des luxes fous et des raffinements exquis.

 

 Lorsqu'on entre sous cette voûte, à franges multiples, dans cette espèce de vestibule monumental qui précède le jardin, on voit le ruissellement des stalactites se diviser en coulées régulières le long des parois intérieures, dont les émaux représentent de chimériques feuillages bleus, traversés d'inscriptions, de sentences anciennes aux lettres d'un blanc bleuâtre; le jardin apparaît aussi au fond, encadré dans l'énorme baie de faïence: un éden triste, où des buissons d'églantines et de roses fleurissent à l'ombre des platanes de trois cents ans. Le long de ce passage, qui a l'air de mener à quelque palais de féerie, les humbles petits marchands de thé, de bonbons et de fraises, ont installé leurs tables, leurs plateaux ornés de bouquets de roses. Et nous croisons un groupe d'étudiants qui sortent de leur école, jeunes hommes aux regards de fanatisme et d'entêtement, aux figures sombres sous de larges turbans de prêtre.

 

 Le jardin est carré, enclos de murs d'émail qui ont bien cinquante pieds, et maintenu dans la nuit verte par ces vénérables platanes grands comme des baobabs qui recouvrent tout de leurs ramures; au milieu, un jet d'eau dans un bassin de marbre, et partout, bordant les petites allées aux dalles verdies, ces deux sortes de fleurs qui se mêlent toujours dans les jardins de la Perse: les roses roses, doubles, très parfumées, et les simples églantines blanches. Églantiers et rosiers, sous l'oppression de ces hautes murailles bleues et de ces vieux platanes, ont allongé sans mesure leurs branches trop frêles, qui s'accrochent aux troncs géants et puis retombent comme éplorées, mais qui toutes s'épuisent à fleurir. L'accès du lieu étant permis à chaque musulman qui passe, les bonnes gens du peuple, attirés par la fraîcheur et l'ombre, sont assis ou allongés sur des dalles et fument des kalyans, dont on entend de tous côtés les petits gargouillis familiers. Tandis qu'en haut, c'est un tapage de volière; les branches sont pleines de nids; mésanges, pinsons, moineaux ont élu demeure dans cet asile du calme, et les hirondelles aussi ont accroché leurs maisons partout le long des toits. Ces murs qui enferment le jardin ne sont du haut en bas qu'une immense mosaïque de tous les bleus, et trois rangs d'ouvertures ogivales s'y étagent, donnant jour aux cellules pour la méditation solitaire des jeunes prêtres. Au milieu de chacune des faces du quadrilatère, une ogive colossale, pareille à celle de l'entrée, laisse voir une voûte qui ruisselle de gouttelettes de faïence, de glaçons couleur lapis ou couleur safran.

 

Madrasa Chahâr Bâgh

 

 

Et l'ogive du fond, la plus magnifique des quatre, est flanquée de deux minarets, de deux fuseaux bleus qui s'en vont pointer dans le ciel; elle mène à la mosquée de l'école, dont on aperçoit là-haut, au-dessus des antiques ramures, le dôme en forme de turban. Le long des minarets, de grandes inscriptions religieuses d'émail blanc s'enroulent en spirale, depuis la base jusqu'au sommet où elles se terminent éblouissantes, en pleine lumière; quant au dôme, il est semé de fleurs d'émail jaune et de feuillages d'émail vert, qui brodent des complications de kaléidoscope par-dessus les arabesques bleues. Levant la tête, du fond de l'ombre où l'on est, à travers les hauts feuillages qui dissimulent la décrépitude et la ruine, on entrevoit sur le ciel limpide tout ce luxe de joaillerie, que le soleil de Perse éclaire fastueusement, à grands flots glorieux.

 

 Voyageurs-7499.JPGDécrépitude et ruine, quand on y regarde attentivement; derniers mirages de magnificence qui ne dureront plus que quelques années; le dôme est lézardé, les minarets se découronnent de leurs fines galeries à jours; et le revêtement d'émail, dont la couleur demeure aussi fraîche qu'au grand siècle, est tombé en maints endroits, découvrant les grisailles de la brique, laissant voir des trous et des fissures où l'herbe, les plantes sauvages commencent de s'accrocher. On a du reste le sentiment que tout cela s'en va sans espoir, s'en va comme la Perse ancienne et charmante, est à jamais irréparable.

 

 Par des petits escaliers roides et sombres, où manque plus d'une marche, nous montons aux cellules des étudiants. La plupart sont depuis longtemps abandonnées, pleines de cendre, de fiente d'oiseau, de plumes de hibou; dans quelques-unes seulement, de vieux manuscrits religieux et un tapis de prière témoignent que l'on vient méditer encore. Il en est qui ont vue sur le jardin ombreux, sur ses dalles verdies et ses buissons de roses, sur tout le petit bocage triste où l'on entend la chanson des oiseaux et le gargouillis tranquille des kalyans. Il en est aussi qui regardent la vaste campagne, la blancheur des champs de pavots, avec un peu de désert à l'horizon, et ces autres blancheurs là-bas, plus argentées: les neiges des sommets. Quelles retraites choisies, pour y suivre des rêves de mysticisme oriental, ces cellules, dans le calme de cette ville en ruines, et entourée de solitudes!...

 

 Un dédale d'escaliers et de couloirs nous conduit auprès du vieux prêtre qui dirige ce fantôme d'école. Il habite la pénombre d'une grotte d'émail bleu, sorte de loggia avec un balcon d'où l'on domine tout l'intérieur de la mosquée. Et c'est une impression saisissante que de voir apparaître ce sanctuaire et ce mihrab, ces choses que je croyais interdites à mes yeux d'infidèle. Le prêtre maigre et pâle, en robe noire et turban noir, est assis sur un tapis de prière, en compagnie de son fils, enfant d'une douzaine d'années, vêtu de noir pareil, figure de petit mystique étiolé dans l'ombre sainte; deux ou trois graves vieillards sont accroupis alentour, et chacun tient sa rose à la main, avec la même grâce un peu maniérée que les personnages des anciennes miniatures. Ils étaient là à rêver ou à deviser de choses religieuses; après de grands saluts et de longs échanges de politesse, ils nous font asseoir sur des coussins, on apporte pour nous des kalyans, des tasses de thé, et puis la conversation s'engage, lente, eux sentant leurs roses avec une affectation vieillotte, ou bien suivant d'un oeil atone la descente d'un rayon de soleil le long des émaux admirables, dans le lointain du sanctuaire. Les nuances de cette mosquée et le chatoiement de ces murailles me détournent d'écouter; il me semble que je regarde, à travers une glace bleue, quelque palais du Génie des cavernes, tout en cristallisations et en stalactites. Lapis et turquoise toujours, gloire et apothéose des bleus. Les coulées de petits glaçons bleus, de petits prismes bleus affluent de la coupole, s'épandent çà et là sur les multiples broderies bleues des parois... Une complication effrénée dans le détail, arrivant à produire de la simplicité et du calme dans l'ensemble: tel est, ici comme partout, le grand mystère de l'art persan.

 

 Mais quel délabrement funèbre! Le prêtre au turban noir se lamente de voir s'en aller en poussière sa mosquée merveilleuse. «Depuis longtemps, dit-il, j'ai défendu à mon enfant de courir, pour ne rien ébranler. Chaque jour, j'entends tomber, tomber de l'émail... Au temps où nous vivons, les grands s'en désintéressent, le peuple de même... Alors, que faire?» Et il approche sa rose de ses narines émaciées, qui sont couleur de cire.

 

 Avec eux, on était dans un songe d'autrefois et dans une immobile paix, tellement qu'au sortir des belles portes d'argent ciselé, on trouve presque moderne et animée l'avenue de platanes, où passent des êtres vivants, quelques cavaliers, quelques files de chameaux ou d'ânons...

 

[...]

 

Photographies : Patrick Ringgenberg

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17 mars 2011 4 17 /03 /mars /2011 17:59

Depuis l'époque sassanide (IIIe-VIIe siècle), l'Iran a abondamment utilisé la salle à coupole pour ses édifices, pour les temples et les palais à l'époque préislamique, pour les mosquées, les mausolées, les palais, les madrasas, les hammams ou les riches maisons privées à l'époque musulmane. Et de l'Antiquité, l'Iran islamisé a aussi repris la symbolique des coupoles, images des sphères célestes, des paradis et du domaine divin : une signification fréquemment soulignée par le décor, qui voit des motifs géométriques rayonnants, des motifs floraux ou des calligraphies de Noms divins évoquer l'Ordre de l'univers, les jardins du Ciel, la présence de la parole divine. Voici, dans un ordre thématique et partiellement chronologique, quelques exemples de coupoles, puisés dans le vaste répertoire de l'architecture iranienne.

 

  

La coupole sassanide (IIIe-VIIe siècle)

 Coupoles-iraniennes 3106

 

Une coupole du palais de Firuzabad (IIIe siècle) : c'est le premier exemple parvenu jusqu'à nous d'une coupole sur trompes, c'est-à-dire employant un système de niches dans les angles pour assurer la transition entre le cercle de la coupole et le carré de la salle. Les coupoles iraniennes d'époque islamique s'inspireront généralement de ce modèle, bien que les Safavides aient employé également des coupoles sur pendentifs. 

 

 

Coupoles de la mosquée du Vendredi d'Isfahan, fondée au XIe-XIIe siècle 

 

002

 

Coupole nord, 1088.

 

 

003

 

Iwan sud, XIe et XVe siècle.

 

 

001

 

Isfahan Mosquée du Vendredi coupole étoile II

 

Isfahan Mosquée du Vendredi coupole spirale

 

Isfahan Mosquée du Vendredi coupole toile d'araignée

 

Couloir sud-ouest, époque seldjoukide.

 

 

Isfahan mosquée du Vendredi coupole salle de prière

 

Salle sud-est, époque seldjoukide. 

 

 

Coupoles de Yazd 

  

Coupoles-iraniennes 4340

 

Mosquée du Vendredi, XIVe siècle.

 

 

Yazd Rokn od-Din

 

Mausolée de Rokn od-Din, XIVe siècle.

 

 

Yazd Bagh-e Dowlatabad

 

Palais de Bâgh-e Dowlatâbâd, 1748.

 

 

Coupoles de Kerman

 

Kerman mosquée du Vendredi 2

 

Mosquée du Vendredi, XIVe siècle.

 

 

Coupoles-iraniennes 3921

 

Hammam de Gandj-e Ali Khân, 1611-1612.

 

 

Kerman bazar

 

Coupole du bazar, époque safavide et qâdjâre.

 

 

Coupoles safavides d'Ispahan (XVIIe-XVIIIe siècle)

 

Coupoles-iraniennes-5718.JPG 

Coupole d'entrée. Mosquée de l'Imam, 1612-1627.

 

  Isfahan mosquée Royale  

Coupole sud, vue générale et détail. Mosquée de l'Imam, 1612-1627.

 

  

Coupoles-iraniennes 2229

 

Mosquée Lotfollah, 1602-1619.

 

 

Coupoles-iraniennes 2353

 

Palais Chehel Sotun, XVIIe siècle.

 

 

Coupoles-iraniennes 8179

 

Palais Hasht Behesht, XVIIe siècle.

 

 

Coupoles-iraniennes 7299

 

Isfahan madrasa de la Mère du Shah coupole entrée

 

Isfahan madrasa de la Mère du Shah coupole iwan

  

Madrasa de la Mère du Shah ou Chahâr Bâgh, 1704-1714.

 

 

Coupoles qâdjâres de Kashan

  Kashan jardin de Fin

 

Jardin de Fin, XIXe siècle.

  

 

Kashan maison Borujerdi   

Maison Borudjerdi, XIXe siècle.

  

 

img901.jpg

 

Bazar. Coupole marchande Amin al-Dowleh, XIXe siècle. 

 

 

Photographies : Patrick Ringgenberg

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L'Iran des Religions : du zoroastrisme aux soufis

26 septembre au 15 octobre 2015

A la croisée des routes reliant le Proche et l’Extrême-Orient, l’Iran a accueilli plusieurs religions sur son sol : le mazdéisme, transformé par Zarathoustra, le manichéisme, dont les diverses influences ont atteint l’Occident et la Chine, le judaïsme, qui a conservé plusieurs souvenirs de l’histoire antique de la Perse, le mithriacisme ou culte de Mithra, qui devint la religion des légions romaines, le nestorianisme, et le christianisme arménien, qui a fait de l’Arménie le premier État chrétien. Dès l’époque musulmane, l’Iran est devenu la terre des soufis et d’une extraordinaire floraison de la philosophie platonicienne et mystique. Au XVIe siècle, le chiisme, proclamé religion officielle, fit de l’Iran un monde à part dans l’Islam. Ce voyage exceptionnel vous invite à visiter les principaux sites sacrés qui ont façonné l’Iran des religions, de la ziggurat des Élamites au sanctuaire de l’Imam Rezâ à Mashhad, en passant par les présences subtiles du soufisme et les feux pérennes des zoroastriens.

TEHERAN – SUSE – CHOGHA ZANBIL – SHIRAZ – PERSEPOLIS – YAZD – ISPAHAN – KASHAN – TABRIZ – DJOLFA – MASHHAD  - BASTAM – DAMGHAN – QOM  (17 jours)

 

Voyage accompagné par Patrick Ringgenberg

 

Renseignements / inscriptions : Rediscoveriran.com

 

 


L’Iran du nord-ouest : à la croisée des cultures et des civilisations

30 mai au 14 juin 2015

Moins connu que l’Iran du centre, l’Iran occidental est pourtant d’une grande richesse et diversité : églises arméniennes, vestiges antiques (ourartéens, sassanides), forteresses imprenables, témoignages précieux et spectaculaires des Mongols et des Turcomans. Ce voyage permet de découvrir des jalons historiques majeurs dans cette zone de partage entre plusieurs cultures (arménienne, turque, persane), au long d’un itinéraire allant des magnifiques paysages d’Azerbaïdjan à Téhéran.  

TABRIZ – ORUMIYEH – MAKU – MARAGHEH – TAKHT-E SULEYMAN – ARDABIL – ZANDJAN   –SOLTANIYEH – QAZVIN – ALAMUT – TÉHÉRAN  (16 JOURS)


Voyage accompagné par Patrick Ringgenberg

 

Renseignements / inscriptions : Rediscoveriran.com

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