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24 mars 2011 4 24 /03 /mars /2011 18:57

 

A Samarkand, ancienne capitale de Tamerlan, le Shâh-i Zinda est un ensemble de mausolées timourides, construits entre la fin du XIVe siècle et la première partie du XVe siècle autour de la tombe attribuée à un saint du VIIe siècle, Qutham ibn Abbâs. Edifié au XIe siècle, le mausolée du saint devint l'objet d'un pèlerinage régulier, et après l'abandon temporaire du site après l'invasion mongole qui détruisit entièrement l'ancienne Samarkand, la famille timouride fit construire plusieurs mausolées et édifices, principalement sous le règne de Tamerlan mais aussi sous celui du petit-fils du conquérant, Ulugh Beg. 

 

Les mausolées sont alignés le long d'une allée, construits sur une pente dans la partie inférieure du complexe. Trois portails ou espaces voûtés (chârtâq ou tchortok) ponctuent cette rue funéraire : un grand portail d'entrée dominant la route, un second au sommet de l'escalier, un troisième situé entre le complexe de Tuman Aqa et le sanctuaire du saint. Si l’architecture des mausolées est immuablement une salle à coupole, leur décoration est en revanche d’une variété et d’une qualité extraordinaires : c’est là que se trouvent quelques-unes des plus belles œuvres en céramique émaillée de l’Asie centrale et de l’art islamique.  

 

Au long du XXe siècle, et jusqu'au tout début des années 2000, le Sâh-i Zinda avait fait l'objet de restaurations intelligentes et soignées, peu interventionnistes. Mais en 2005, et pendant quelques mois, des "restaurations" sauvages ont conduit à refaçonner entièrement le site : des dômes ont été construits sur des mausolées qui les avaient perdus, des céramiques anciennes ont  été partiellement enlevées et remplacées par des nouvelles, des surfaces nues (intérieures aussi bien qu'extérieures) couvertes de décors nouvellement créés. De passage dans le site en automne 2005, je me souviens avoir vu nombre d'ouvriers travaillant parfois frénétiquement, à la pioche surtout, sans soin ; je me souviens également avoir vu des plaques de tôle couvrant négligemment (pour les protéger ?) des cénotaphes, des giclures de plâtre sur les délicats décors à l'or du mausolée anonyme n° 2 (mausolée n° 5 sur le plan ci-dessous), des plaques de céramique anciennes entreposées verticalement dans un large sac, posé sur le sol d’une salle du complexe de Tuman Aqa. Le résultat, je l’ai découvert en 2006 : un site devenu clinquant et artificiel, où les témoignages authentiques des XIVe-XVe siècles sont le plus souvent noyés par des réalisations tape-à-l’œil, aux couleurs mal choisies, criardes ou ternes, techniquement faibles et médiocres. Jusqu'à maintenant, il m'a été impossible d'en savoir plus sur cette opération (son mandataire, le bénéficiaire de céramiques enlevées et sans doute écoulées au marché noir). Mes contacts sur place étaient effondrés par ce qui se passait, mais n'étaient évidemment pas en mesure d’intervenir, cela d’autant plus que l’opération s’est déroulée très rapidement.   

 

Le dossier iconographique ci-dessous n'a pas d'autre but que de présenter quelques pièces permettant de juger des changements. On trouvera, outre des vues générales, des images des mausolées particulièrement transformés par ces interventions. Les photographies montrant l'état ancien du site, et qui apparaissent toujours en premier en dessous des titres, sont des diapositives prises entre 2001 et 2004 ; les photographies du site transformé sont des images numériques prises en 2007 et 2008. Le plan ci-dessous signale les trois portails et, par une numérotation, les mausolées dont il est question ici.

 

 

avec numéros

 

Source de l'image : Google Earth (droits réservés). 

 

 

Vue générale depuis la route

 

10A

 

10B

 

 

Vue de l'allée entre le 2e et le 3e portail dans la direction de ce dernier

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12B

 

 

Vue de l'allée entre le 2e et le 3e portail (les mausolées à gauche et au centre correspondent aux mausolées n° 4 et 5 sur le plan)

 

11A

 

11B

 

 

Mausolées au-delà du 3e portail (mausolées n° 6 et 7 sur le plan)

 

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Le mausolée de l'Emir Zade (mausolée n° 1 sur le plan)

 

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Le mausolée de Shirin Biqa Aqa : portail  (mausolée n° 2 sur le plan)

 

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Le mausolée de Shirin Biqa Aqa : le dôme (mausolée n° 2 sur le plan)

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Le mausolée de Shirin Biqa Aqa : intérieur (mausolée n° 2 sur le plan)

 

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Samarkand-Shah-i-Zinda-7103.JPG

 

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L'Octaèdre : extérieur (édifice n° 3 sur le plan)

 

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L'Octaèdre : intérieur (édifice n° 3 sur le plan)

 

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Le mausolée d'Ostad Ali (mausolée n° 4 sur le plan)

 

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Mausolée de Tuman Aqa (mausolée n° 6 sur le plan)

 

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17B

 

 

Mausolée d'un inconnu (mausolée n° 8 sur le plan)

 

20A

 

 

20B

 

 

Photographies : Patrick Ringgenberg

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16 mars 2011 3 16 /03 /mars /2011 18:20

Il y a les monuments que l'on peut voir, et il y a surtout tout ce qui a disparu au cours du temps, dans les guerres, les catastrophes naturelles, les réaménagements, parfois les restaurations malencontreuses. Et les monuments visibles aujourd'hui ont, pour la plupart du temps, fait l'objet de restaurations, voire de reconstructions, qui ne sont pas sans altérer notre perception du passé. Quatre monuments de Samarkand, ancienne capitale de Tamerlan, l'une des grandes cités de culture persane d'Asie centrale, peuvent évoquer cette transformation de l'héritage du passé, et le conditionnement de notre regard. Entre les images des années 1920, et celles du début des années 2000, on verra la transformation ou même la mutation des édifices historiques de l'époque timouride ou du XVIIe siècle : là ce sont des décors de céramique que l'on a restauré ou complété (madrasas Ulugh Beg et Shir Dar), ou même créé de toutes pièces sur de larges surfaces (madrasa Tilla Kari, fronton de l'iwan de la madrasa Ulugh Beg), ici c'est un dôme que l'on a reconstruit (madrasa Tilla Kari), là encore c'est une mosquée entière que l'on a rebâti et décoré dans les années 2000 (mosquée Bibi Khanum).

 

Les photographies des années 2000 sont de Patrick Ringgenberg, les photographies en Noir & Blanc sont de Ernst Cohn-Wiener (années 1920), à l'exception de l'image de la madrasa Tilla Kari (Curtis). Les anciennes photographies en couleurs, prises dans les années 1900-1910, sont de Sergey Prokudin-Gorsky (source : Wikimedia Commons).

 

 

 

691px-Bibi-Khanym Mosque (1905-1915)

 

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   Samarkand-2963-copie-1.JPG

 

Mosquée Bibi Khanum, 1399-1404/05.

 

 

 

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Samarkand 2933

 

Madrasa Ulugh Beg, années 1430.

 

 

 

692px-Gorskii 04440u   

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Madrasa Shir Dar, 1616-1636.

  

 

 

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Samarkand-2862.JPG

 

Madrasa Tilla Kari, vers 1646-1660.

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16 mars 2011 3 16 /03 /mars /2011 17:13
Retrouvez cet article et d'autres sur D'un Orient l'autre

 

Agra Taj Mahal 

 

 

Le mausolée le plus célèbre du monde musulman est le Taj Mahal, construit à Agra par l’empereur moghol Shah Djahan entre 1632 et 1648. Dominant la rivière Yamuna, il est édifié en marbre blanc sur une plateforme, bordant l’extrémité d’un jardin persan s’épanouissant dans un carré. Décoré de calligraphies et de motifs floraux, le mausolée est formé d’un octogone irrégulier, surmonté d’un dôme bulbeux. Quatre grands iwans occupent le centre des quatre grands côtés, alors que deux étages de petits iwans rythment les façades et les petits côtés. Deux édifices en grès rouge, coiffés de trois coupoles en marbre blanc, bordent symétriquement le mausolée : une mosquée funéraire à l’ouest, et une réplique de cette mosquée à l’est. Formé de quatre canaux en croix et d’un bassin central, le jardin est accessible par une porte monumentale en grès rouge. Chef-d’œuvre de l’esthétique indo-persane, le Taj Mahal est un croisement de l’architecture persane (plan, iwan, décor), de l’art indien (travail de la pierre) et d’influences européennes ponctuelles dans les motifs végétaux.[1] Son importance dans l’architecture islamique, et la clarté des significations symboliques qu’il met en scène, imposaient de lui consacrer un chapitre entier.

Ces dernières décennies, de nouvelles études ont considérablement renouvelé l’étude du mausolée. À la place de l’image romantique d’un tombeau édifié par un empereur pour son épouse préférée, on le considère plutôt comme une vision architecturale du paradis et des mystères du Jugement dernier. Les travaux de Wayne E. Begley, notamment, ont également dissipé la légende d’un deuxième Taj Mahal en marbre noir, qu’aurait voulu construire Shah Djahan de l’autre côté de la rivière.[2]  L’ensemble du site relève en effet d’un symbolisme paradisiaque et constitue comme un miroir eschatologique et un jardin d’Éden.

Le Taj Mahal, de même que le jardin et les constructions qui l’entourent, répondent à une unité et à une intention symboliques précises. Ebba Koch a ainsi relevé plusieurs caractéristiques esthétiques fondamentales, que l’on peut énumérer comme suit : l’emploi d’une stricte géométrie, reposant sur l’emploi de grilles et de modules ; le recours à la symétrie, avec notamment une symétrie bilatérale au long d’un axe central nord-sud, sur lequel se trouvent le mausolée, un canal, le bassin et la porte d’entrée ; l’usage du ternaire dans les plans, l’élévation et le décor architectural ; l’emploi hiérarchisé des matériaux et des couleurs (marbre blanc du mausolée, grès rouge du portail, de la mosquée et de sa réplique), et qui reprendrait une symbolique typiquement indienne (le blanc est associé au brahmanes, le rouge aux guerriers ou kshatrya) ; l’uniformité du décor et des éléments individuels (un même type de colonnes est utilisé) ; le sens du détail, notamment dans le décor floral en incrustations du mausolée, où un naturalisme, absent ailleurs, rendrait compte de la force de présence et de réalité du paradis et de ses jardins de lumière.[3] 

                             

 Agra Taj Mahal 2

 

Entrée du jardin du Taj Mahal.

 

Une fois la porte franchie, le Taj Mahal s’offre au loin, au bout d’un long jardin. Au lieu des pelouses à l’anglaise, il faut imaginer le Taj Mahal émerger et dominer des tapis luxuriants de fleurs et d’arbres, qui devaient manifester un contraste beaucoup plus fort avec le mausolée d’un blanc laiteux.[4]

 

 Agra Taj Mahal 7

 

Vue générale du Taj Mahal et des jardins.

 

Le jardin est un chahâr bâgh d’inspiration persane. Il est structuré par deux grands canaux qui se coupent à angle droit et forment une croix, dont le centre est occupé par  un bassin carré surélevé. On a déjà rencontré la signification de cette structure, qui évoque les quatre fleuves paradisiaques mentionnés par le Coran (XLVII, 15). La croix des canaux définit quatre espaces de jardins, eux-mêmes divisés en quatre parterres par des allées disposées en croix : ils évoquent les quatre jardins célestes du Coran (LV, 46-50 et 62-66), alimentés par des cours d’eau. Le quaternaire et ses multiples, notons-le, sont fortement présents dans la symbolique générale du Taj Mahal : il y a quatre canaux, quatre espaces de jardins, quatre minarets. Le mausolée, en forme d’octogone irrégulier, comprend quatre grands côtés et quatre petits côtés, quatre grands iwans et vingt-quatre petits iwans, quatre baldaquins autour de son dôme. D’un point de vue géométrique, le quatre est notamment présent dans la croix qui structure le jardin, et qui suggère un rayonnement vivifiant du paradis et de l’Existence divine, et dans le carré de la plateforme, dont la forme plus statique constitue une image d’éternité, de plénitude et d’achèvement.  

 

  Agra Taj Mahal Google Earth vue rapprochée-copie-1

 

Vue satellite. Source : Google Earth.

 

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Plan général du Taj Mahal.

 

1. Entrée – 2. Bassin – 3. Canaux – 4. Jardins – 5. Mausolée – 6. Minarets

7. Mosquée – 8. Réplique de la mosquée (salle d’assemblée) – 9. Escalier

 

La plateforme de marbre sur laquelle trône le mausolée est accessible par un escalier unique, situé en vis-à-vis de la porte d’entrée du jardin. Dissimulé par un mur, cet escalier est invisible depuis le jardin, si bien que le visiteur a l’impression que la plateforme est inviolée et « transcendante ». L’élévation du mausolée semble traduire une dynamique d’assomption. En effet, la superposition d’une plateforme carrée, d’un mausolée octogonal et d’une coupole crée un mouvement symbolique : on semble passer du carré de la terre, à l’octogone des huit paradis, puis à l’éternité du Ciel. Un lotus inversé est sculpté sur le dôme bulbeux et peut comprendre, à la lumière de la symbolique hindoue, une large palette de significations. En effet, cette fleur qui s’épanouit sur l’eau est une image mythique du déploiement de l’univers, et un symbole de la connaissance et de la délivrance spirituelles fleurissant sur l’océan des mondes et des passions.[5]

La signification du mausolée est explicitée par des poèmes du XVIIe siècle, au style laudatif souvent ampoulé, mais néanmoins riches en indications symboliques. Par la hauteur de son toit et la profondeur de ses fondations, écrivait un poète, le Taj Mahal touche en même temps le zénith et le nadir du ciel.[6] Selon cette métaphore, il est un axe de beauté, reliant la terre au ciel, le paradis terrestre aux jardins célestes. Un autre poète, Qudsi, évoque « un lieu lumineux comme le jardin du paradis », dont la fondation est stable comme la terre et ferme comme la foi de l’homme pieux.[7] Le poème superpose une remarque physique et une notation morale et spirituelle, faisant du Taj Mahal l’expression concrète d’un paradis de lumière et de l’âme pieuse qui l’habite. Situés aux quatre angles de la plateforme, quatre minarets de marbre, coiffés d’une tourelle, entourent le mausolée. Selon un texte contemporain, ils  évoquent « une prière d’action de grâces s’élevant d’un cœur pieux vers le ciel », « la sublimité de l’étoile bénéfique » ou encore la science presque parfaite d’un sage.[8]

 

     Agra Taj Mahal 5

 

Le mausolée.

  

Le matériau du Taj Mahal évoque directement le paradis. Le marbre, en effet, fait allusion à la lumière, à la transparence et aux édifices de perle du paradis, évoqués par le Coran et les hadiths. Si le soleil sculpte les façades du mausolée au cours de la journée, la blancheur empêche la formation d’ombre profonde et noire, même dans le creux des iwans. Même teinté de couleurs à l’aube et au crépuscule, le Taj Mahal apparaît comme une perle de lumière, un miroir de la « lumière des cieux et de la terre » (Coran XXIV, 35). Il est le reflet tangible de ces pavillons à coupole, créés de perle, et que les croyants trouveront au paradis, au bord des fleuves et dans les jardins du Ciel.[9]

L’intérieur des iwans est décoré de plantes, sculptées en bas-reliefs sur le marbre, et de motifs floraux, réalisés au moyen d’incrustations (pietra dura) de gemmes (ambre jaune, cornaline, agate, néphrite, lapis-lazuli, améthyste, etc.). S’épanouissant sur la lumière du marbre, ces thèmes végétaux font naturellement référence aux jardins du paradis, à une végétation édénique, immortelle et cristalline, qui ne connaît ni la décrépitude ni la mort. Les fleurs en pierres semi-précieuses semblent évoquer, par leur translucidité, une terre céleste, où la végétation immatérielle est illuminée par la lumière divine. Dans des poèmes du XVIIe siècle, ces fleurs ont été comparées aux joues fraîches des houris, à des gouttes de rosée incrustées dans du cristal [10] : toujours la symbolique de la lumière, qui renvoie à l’image coranique d’un Dieu qui est « lumière sur lumière » (XXIV, 35). Quant aux plantes et aux fleurs sculptées sur des bandeaux, leur relief léger ne crée pas d’ombres prononcées, mais un frémissement lumineux de la matière. Sur les arcs des iwans, des sourates et des versets coraniques sont calligraphiés en marbre noir incrusté dans la blancheur marmoréenne. Plusieurs d’entre eux évoquent le jardin paradisiaque et la fin des temps, soulignant la valeur eschatologique de l’édifice.[11] Certains attestent clairement d’une lecture allégorique. Dans la sourate XXXVI, par exemple, le verset 58 évoque un contact direct entre les élus et Dieu : « Paix ! Telle est la parole qui leur sera adressée de la part d’un Seigneur miséricordieux ».[12] La parole divine se conjugue ainsi avec les motifs floraux pour évoquer un paradis, dont la matière est la lumière divine, dont le paysage est un jardin, et dont le bonheur est la vérité de la parole de Dieu.

 

 

Agra Taj Mahal 9

 

Décor d’un iwan.

 

Entrons à présent dans le mausolée. Les cénotaphes de l’empereur Shah Djahan et de son épouse se trouvent au cœur de l’édifice, au niveau de la plateforme : ils sont entourés par une splendide barrière octogonale, dont le marbre ajouré est orné de fleurs en incrustations de gemmes. Les dépouilles des époux, en revanche, sont enterrées dans une crypte souterraine, accessible par un escalier situé à l’entrée du mausolée. En étudiant le plan au sol du mausolée, on peut remarquer que tous les axes de symétrie passent par le centre. À l’intérieur de l’édifice, on ne peut savoir où sont le nord, le sud, l’est ou l’ouest, car tout le bâtiment est symétrique.[13] Le temps est alors suspendu, les repères spatio-temporels étant abolis, et l’espace lui-même est cristallisé dans l’infinité de ces jeux de symétries et de miroirs. Même l’acoustique évoque l’éternité, puisqu’un son se maintient, de manière pure et pleine, pendant presque une demi-minute.[14] Si le jardin est l’image d’un paradis hors du temps alimenté par l’Eau divine, le mausolée est comme la figure d’une éternité de lumière, d’un éternel Présent, d’un paradis de cristal.

                                                         

 Agra Taj Mahal 4

 

La mosquée funéraire.

 

L’ensemble du Taj Mahal est une image en réduction du paradis, comme l’affirment d’ailleurs explicitement des textes contemporains de sa construction. Des recherches modernes ont tenté de donner à cette affirmation un relief plus précis. Wayne E. Begley, par exemple, a voulu montrer que le plan du Taj Mahal et de son jardin symboliserait la « Plaine de l’Assemblée », autrement dit le lieu eschatologique du Jugement dernier. En effet, il a constaté que l’organisation du jardin, du mausolée et de ses édifices annexes, reproduisait dans ses grandes lignes une représentation symbolique de cette Plaine, illustrant un manuscrit des Illuminations de la Mecque d’Ibn Arabi, et dont on trouvera à la page suivante une reproduction schématique et légendée.[15] La Plaine du Jugement dernier est conçue comme un espace rectangulaire, entouré sur trois côtés (gauche, droite, bas) de rangées d’anges. Au sommet, se trouve le Trône de Dieu, figuré sous la forme d’un octogone (les huit anges porteurs du Trône) inscrit dans un cercle. Il est entouré, à gauche et à droite, par les rangs des justes, et dans sa partie inférieure par l’ange Gabriel. Un bassin, nommé Hawdh, se trouve à peu près au centre du rectangle. Selon des hadiths, le Prophète se tiendra à proximité pour intercéder en faveur des croyants de sa communauté. Toujours selon les traditions eschatologiques musulmanes, ce bassin se situe à proximité de la balance, avec laquelle les âmes et les actions des hommes seront pesées, et non loin du pont Sirât, qui permet d’accéder au paradis en passant par-dessus l’enfer.[16] Selon Wayne E. Begley, le mausolée symboliserait ainsi le Trône (‘arsh) divin, alors que son jardin reproduirait la Plaine de l’Assemblée, avec le bassin Hawdh et le paradis. Quant à la mosquée et à sa réplique, elles évoqueraient les justes qui flanquent le Trône.

 

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La Plaine du Jugement, d’après Ibn Arabi.

 

A priori remarquable, la relation entre le plan d’Ibn Arabi et le complexe du Taj Mahal me semble néanmoins posséder une pertinence limitée : en effet, le jardin du Taj Mahal se veut une image exclusivement paradisiaque, alors que la Plaine de l’Assemblée visualisée chez Ibn Arabi englobe et le paradis et l’enfer, séparés l’un de l’autre par un axe de symétrie. En revanche, l’association du mausolée avec le Trône divin me paraît plus probante, car nombre de descriptions traditionnelles de ce Trône rappellent certains traits architecturaux du Taj Mahal. De ce Trône, voici ce que l’on peut lire dans un récit du mi’râdj du Prophète : il « était si bien ajusté au ciel que ce trône et le ciel semblaient avoir été créés en même temps. Ce trône brillait d’une si grande lumière que personne ne saurait dire. » Plus loin, l’auteur anonyme du texte affirme que ce trône a quatre pieds, qu’il contient en lui « le ciel, la terre et aussi tout l’univers. »[17] Selon le Coran, quatre anges soutiennent le Trône divin, et ils seront huit le jour du Jugement (LXIX, 17). On ne manquera pas de faire la relation entre le symbolisme numérologique de ces traditions et l’architecture du mausolée : les quatre pieds du Trône peuvent correspondre à la plateforme carrée, les huit anges au plan octogonal, et la présence divine au mausolée lui-même ou à la coupole, image immémoriale du Ciel. En ce sens, l’architecture du mausolée incarnerait symboliquement le Trône de Dieu, autrement dit l’Intellect divin, créateur du cosmos et synthèse prototypique du ciel et de la terre, auquel peuvent correspondre les 99 noms de Dieu d’ailleurs inscrits sur le cénotaphe du sous-sol. Quant à la lumière surnaturelle et paradisiaque du Trône divin, elle est bien sûr incarnée par le marbre et les décors de pierres semi-précieuses du mausolée. Wayne E. Begley note également qu’un verset coranique, inscrit sur le cénotaphe, évoque l’introduction des justes dans les Jardins paradisiaques (XL, 7-8). Toutefois, dans le verset 7, le passage consacré aux anges protecteurs du Trône a été omis. L’auteur estime que cette omission, rare, n’avait pas d’autre but que d’attirer l’attention et de « rehausser le sens de la signification cachée qui sous-tend la conception allégorique du monument. »[18] Par ailleurs – mais cette interprétation me semble peu convaincante – le cénotaphe symboliserait, selon lui, la Table Gardée, créée de perle, placée à proximité du Trône divin, et sur laquelle Dieu avait écrit les destins des mondes et le prototype du Coran.[19]  

Un dernier élément doit être évoqué : la rivière Yamuna, que domine le Taj Mahal. La construction du mausolée près de ce cours d’eau est riche de sens : la Yamuna est en effet un affluent du Gange, et le Gange est, dans la mythologie hindoue, le fleuve sacré, conçu généralement comme sortant du pied de Vishnu, puis tombant sur le mont Meru (la montagne cosmique, axe de l’univers), et enfin se divisant en quatre ou sept fleuves pour atteindre la terre.[20] Le Gange, dans lequel on disperse les cendres des cadavres incinérés selon le rite hindou, est vu comme un fleuve purificateur, permettant aux êtres lavés par l’eau sacrée de rejoindre le Ciel. En se situant à côté de la Yamuna, le Taj Mahal participe ainsi, ne serait-ce qu’indirectement, à une conception spirituelle et eschatologique hindoue. Si son symbolisme est essentiellement islamique, il s’inscrit également, par sa situation géographique, dans la géographie sacrée de l’Inde, laquelle a pour fonction de relier la terre au ciel, la vie ici-bas aux paradis posthumes, les êtres à leur finalité spirituelle. 

 

 Agra Taj Mahal rivière 4

 

La rivière Yamuna.

 

Si le Taj Mahal magnifie une symbolique paradisiaque, on constate que le complexe funéraire, dans son ensemble comme dans ses détails, se prête, ici ou là, à des interprétations variables. En tout état de cause, le Taj Mahal n’est plus seulement le mausolée royal qu’on s’est longtemps imaginé, mais l’une des images métaphysiques et paradisiaques les plus riches et les plus belles jamais créées dans l’architecture islamique.

 

 

Textes, photographies et plans : Patrick Ringgenberg (extrait de L'univers symbolique des arts islamiques, Paris, L'Harmattan, 2009, p. 319-328)

 

 

Notes

[1] L’étude la plus complète est celle d’Ebba Koch, The Complete Taj Mahal, London, Thames and Hudson, 2006. Pour une vision photographique : Jean-Louis Nou / Amina Okada, Taj Mahal, Paris, Imprimerie Nationale, 1993.

 

[2] Wayne E. Begley, « The Myth of the Taj Mahal and a New Theory of its Symbolic Meaning », in Art Bulletin, LXI, 1979, p. 8-10.

 

[3] Cf. « The Taj Mahal : Architecture, Symbolism, and Urban Significance », in Muqarnas, XXII, 2005, p. 139-144. Pour un développement : Ebba Koch, The Complete Taj Mahal, op. cit., p. 103-229.

 

[4] Cf. James Dickie, « The Mughal Garden : Gateway to Paradise », in Muqarnas, III, 1985, p. 130. 

 

[5] Cf. Louis Frédéric, Le lotus, Paris, Éditions du Félin, 1989.

 

[6] Kalim, cité in Taj Mahal. The Illumined Tomb. An Anthology of Seventeenth-Century Mughal and European Documentary Sources, translated from the Persian by W. E. Begley and Z. A. Desai, Cambridge, Mass. / Seattle, The Aga Khan Program for Islamic Architecture / The University of Washington Press, 1989, p. 84.

 

[7] Ibid., p. 85 et 86.

 

[8] Cité par Andreas Volwahsen, Inde islamique, Fribourg, Office du Livre, 1971, p. 100.

 

[9] Cf. El-Bokhârî, L’authentique Tradition musulmane, traduit de l’arabe par G. H. Bousquet, Paris, Sindbad, 1964, p. 105-106.

 

[10] Cf. Kalim, cité in Taj Mahal. The Illumined Tomb, op. cit., p. 83.

 

[11] À l’extérieur du mausolée, on trouve les sourates : XXXVI ; LXXXI ; LXXXII ; LXXXIV ; XCVIII. À l’intérieur du mausolée, les sourates ou les versets : XXXIX, 53-54 ; XLVIII ; LXVII ; LXXVI. Sur le cénotaphe au niveau du sol, les versets : II, 286 ; XL, 7-8 ; XLI, 30 (deux fois) ; LIX, 22 ; LXXXIII, 22-28. Sur le cénotaphe situé en sous-sol, les versets : III, 185 ; XXIII, 118 ; XXXIX, 53 ; LIX, 22 ; les 99 Noms de Dieu.

 

[12] Traduction D. Masson.

 

[13] Voir la démonstration d’Andreas Volwahsen, Inde islamique, op. cit., p. 85-86.

 

[14] Cf. Ebba Koch, The Complete Taj Mahal, op. cit., p. 228.

 

[15] Cf. Wayne E. Begley, « The Garden of the Taj Mahal : a Case Study of Mughal Architecture Planning and Symbolism », in James L. Westcoat, Jr. et Joachim Wolschke-Bulmahn, Mughal Gardens. Sources, Places, Representations, and Prospects, Washington, Dumbarton Oaks, 1996, p. 229-231.

 

[16] Cf. Dominique Sourdel, « Le jugement des morts dans l’Islam », in Le jugement des morts, Paris, Seuil, 1961, p. 183-184 et 188-191.

 

[17] Le livre de l’échelle de Mahomet, traduit du latin par Gisèle Besson et Michèle Brossard-Dandré, Paris, Le Livre de Poche, 1991, p. 157 et 161.

 

[18] « The Myth of the Taj Mahal and a New Theory of its Symbolic Meaning », in Art Bulletin, LXI, 1979, p. 28.

 

[19] Ibid., p. 28-29.

 

[20] Cf. Anne-Marie Loth, Védisme et hindouisme. Du Divin et des dieux, Les Pavillons-Sous-Bois, Le Bas, 1981, p. 263.

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15 mars 2011 2 15 /03 /mars /2011 13:36

 Boukhara 5532

 

La madrasa Mir-i Arab depuis le minaret Kalân. 

 

Au carrefour de plusieurs routes marchandes, Boukhara, aujourd'hui en Ouzbékistan, a connu son premier âge d’or culturel sous le règne des Samanides (874-999), une dynastie iranienne. Disputée et dominée par plusieurs dynasties jusqu’au début du XIIIe siècle, elle est prise et ravagée par Gengis Khân et les Mongols en 1220. L’époque de Tamerlan et des Timouride n’a laissé que peu de traces dans la ville, à l’exception d’une madrasa construite en 1417-1420 par Ulugh Beg, petit-fils de Tamerlan, astronome et savant. C’est avec les Ouzbeks Sheybanides (1500-1598) que la ville, devenue capitale, connaît son second âge d’or : la plupart des monuments actuellement visibles datent de leur domination et de celle de leur successeur, les Jânides (1599-1747).

 

 

Boukhara 2682 

Mausolée des Samanides, construit vers 900. Inspiré des salles à coupoles iraniennes

de l’époque sassanide (224-651), il est le plus ancien mausolée

du monde musulman qui nous soit parvenu intact.

 

  Boukhara-6465.JPG 

Minaret Kalân. Construit en 1127, haut de 48 m, dominant la Grande mosquée de construction plus tardive, il a miraculeusement échappé aux destructions des Mongols.

 

 

Boukhara 6359

 

 Portail de la mosquée Magoki Attari, construite au XIIe siècle : elle est également l'un des rares monuments de la ville épargnés par la déferlante mongole du XIIIe siècle. 

 

  Boukhara 5499   

La Grande mosquée (remaniée et décorée au XVIe siècle), construite selon le plan persan (avec une grande cour rectangulaire, bordée de quatre iwans et d’une salle à coupole  marquant l’orientation vers La Mecque). 

 

 

 

Boukhara 5375 

Madrasa Mir-i Arab, construite en 1535-1536 en face de la Grande mosquée.

  

      

Boukhara 6399

 

Coupole de la mosquée du khânaqâh Khodja Zayn al-Din, construite au XVIe siècle. 

 

  

Boukhara 6639

 

Mur de la qibla de la mosquée Baland, construite au début du XVIe siècle. 

 

 

Boukhara 2649

 

Khânaqâh ou “couvent” de derviches, employé pour des rituels collectifs et des retraites spirituelles. Il fait partie de l’ensemble Lâb-i Havuz, qui comprend trois édifices disposés autour d’un bassin : la madrasa Kükeltâsh (1578-1579), le kânaqâh et un caravansérail converti en madrasa, tous deux construits par le ministre Nâdir Divân Begi (1619-1623).

   

 

Boukhara 2627

 

La madrasa de Nâdir Divân Begi (1619-1623), faisant partie de l'ensemble Lâb-i Havuz.



 Boukhara 6581

 

Salle à coupole de la madrasa Abd al-Aziz Khan, construite en 1651-1652.

 

  Boukhara 2730

 

Plafond en bois peint du portique à colonnes de la mosquée Bâlâ Havuz. Construite en 1712, restaurée au début des années 2000, elle domine un bassin et se situe en face de l’entrée de la citadelle.

 

 Boukhara-2858.JPG

  

Châr Minar. Cette entrée monumentale originale, avec quatre minarets décoratifs, est le vestige d’une madrasa disparue (Khalifa Niyâz Quli), édifiée en 1807.

 

 

Boukhara 5125

 

La coupole marchande dite "des changeurs", reconstruite à l'identique au début du XXe siècle. 

 

 

Boukhara 5323

 

Maison Fayzulla Khudjaev (XIXe siècle). Elle appartenait à Fayzulla Khudjaev (1896-1938), un riche marchand devenu figure importante du Parti Communiste ouzbek.

Elle mêle une architecture locale (iwan, cour intérieure bordée des pièces d’habitation,

décors d’alvéoles ou muqarnas) à des influences décoratives russes.

 

 

 Boukhara 5252

 

   Porte restaurée des anciennes murailles de Boukhara.

  

  Boukhara-2754.JPG

 

L'entrée de la citadelle. Ses enceintes ont été fortement restaurées, et l'intérieur ne conserve que quelques parties intéressantes, principalement une mosquée et une cour de réception.  

 

 

Bibliographie

 

Pierre Chuvin, Samarcande – Boukhara – Khiva, Paris, Flammarion, 2001.

 

Anette Gangler / Heinz Gaube / Attilio Petruccioli, Bukhara. The Eastern dome of Islam, Stuttgart / London, Edition Axel Menges, 2004.

 

Thierry Zarcone, Boukhara l'interdite, 1830-1888 : l'Occident moderne à la conquête d'une légende, Paris, Autrement, 1997.

 

 

Photographie : Patrick Ringgenberg.

  

  

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L'Iran des Religions : du zoroastrisme aux soufis

26 septembre au 15 octobre 2015

A la croisée des routes reliant le Proche et l’Extrême-Orient, l’Iran a accueilli plusieurs religions sur son sol : le mazdéisme, transformé par Zarathoustra, le manichéisme, dont les diverses influences ont atteint l’Occident et la Chine, le judaïsme, qui a conservé plusieurs souvenirs de l’histoire antique de la Perse, le mithriacisme ou culte de Mithra, qui devint la religion des légions romaines, le nestorianisme, et le christianisme arménien, qui a fait de l’Arménie le premier État chrétien. Dès l’époque musulmane, l’Iran est devenu la terre des soufis et d’une extraordinaire floraison de la philosophie platonicienne et mystique. Au XVIe siècle, le chiisme, proclamé religion officielle, fit de l’Iran un monde à part dans l’Islam. Ce voyage exceptionnel vous invite à visiter les principaux sites sacrés qui ont façonné l’Iran des religions, de la ziggurat des Élamites au sanctuaire de l’Imam Rezâ à Mashhad, en passant par les présences subtiles du soufisme et les feux pérennes des zoroastriens.

TEHERAN – SUSE – CHOGHA ZANBIL – SHIRAZ – PERSEPOLIS – YAZD – ISPAHAN – KASHAN – TABRIZ – DJOLFA – MASHHAD  - BASTAM – DAMGHAN – QOM  (17 jours)

 

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L’Iran du nord-ouest : à la croisée des cultures et des civilisations

30 mai au 14 juin 2015

Moins connu que l’Iran du centre, l’Iran occidental est pourtant d’une grande richesse et diversité : églises arméniennes, vestiges antiques (ourartéens, sassanides), forteresses imprenables, témoignages précieux et spectaculaires des Mongols et des Turcomans. Ce voyage permet de découvrir des jalons historiques majeurs dans cette zone de partage entre plusieurs cultures (arménienne, turque, persane), au long d’un itinéraire allant des magnifiques paysages d’Azerbaïdjan à Téhéran.  

TABRIZ – ORUMIYEH – MAKU – MARAGHEH – TAKHT-E SULEYMAN – ARDABIL – ZANDJAN   –SOLTANIYEH – QAZVIN – ALAMUT – TÉHÉRAN  (16 JOURS)


Voyage accompagné par Patrick Ringgenberg

 

Renseignements / inscriptions : Rediscoveriran.com

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